Le train, symbole d’identité nationale et de l’unité canadienne
Avec ses clous plantés dans la terre, le sable et la pierre de pratiquement toutes les provinces, le chemin de fer rattache physiquement le pays. Mais son rôle est tout aussi solidement ancré dans l’imaginaire collectif. Malgré une importance grandement diminuée dans le transport de passagers, le train conserve un rôle central dans la définition de l’identité nationale. Tel un long serpent de fer, le Canadien traverse les arbres et les roches du Bouclier canadien, les champs et les plaines des Prairies, les montagnes et les glaciers des Rocheuses pour terminer sa course à quelques kilomètres de l’océan Pacifique. Ce train mythique, qui fête ses 70 ans cette année, est le dernier qui relie d’un bout à l’autre le Canada et connecte des millions de Canadiens à des réalités fort différentes. Cette idée touche Matthew Gray, un Ontarien anglophone francophile : Le trentenaire, qui a travaillé en politique fédérale à Ottawa, était Matthew Gray voyage pour la première fois dans le Canadien entre Toronto et Vancouver. Photo : Radio-Canada / Thibault Jourdan Le président républicain a, à plusieurs reprises, proposé de faire du Canada le 51e État américain et d’utiliser la force économique pour y parvenir. Je veux voir plus du Canada. Je veux comprendre le pays dans lequel j'habite. Je veux comprendre les régions, je veux comprendre les peuples qui habitent dans ce très grand pays. L’histoire de la création du pays est intimement liée à celle du développement du train en Amérique du Nord. En effet, pour s’étendre à l’est, puis à l’ouest, les politiciens d’Ottawa promettent de construire des chemins de fer qui vont, d’abord, Yves Frenette est professeur à l'Université de Saint-Boniface et titulaire de la chaire de recherche sur les migrations, les circulations et les communautés francophones. (Photo d'archives) Photo : Radio-Canada / Laurent Rigaux À partir des années 1880, la construction du Canadien Pacifique va transporter des immigrés vers les provinces de l’Ouest, et des marchandises qui vont provenir du Canada central vont être écoulées dans les provinces des Prairies. À ce titre, il joue aussi un rôle central dans la colonisation du pays en accélérant la saisie de terres appartenant aux Autochtones. Cette infrastructure a aussi un coût humain énorme : de nombreux immigrants, notamment chinois, sont recrutés pour sa construction et travaillent dans des conditions atroces. Les historiens estiment, par exemple, que sur les 15 000 ouvriers chinois recrutés, au moins 600 sont morts pendant la construction. Cent cinquante-huit ans plus tard, force est de constater que c’est toujours le cas, même si ce symbole a perdu de sa superbe. Le développement du réseau routier a, en effet, amoindri l’importance pratique et symbolique du train. Il n’a pas la même importance symbolique dans l’identité nationale chez les francophones que chez les anglophones, et peut-être faudrait-il distinguer entre les francophones de l'Ouest et les francophones à l’est du Manitoba. Il reste que, même affaibli, ce symbole Simon Story voyage dans le Canadien entre Toronto et Vancouver pour la première fois. Photo : Radio-Canada / Thibault Jourdan Je pense que, durant notre jeunesse, on nous a toujours fait croire que le Canada n'avait pas d'identité. Et la tension politique que nous ressentons actuellement avec les États-Unis nous a rendus encore plus fiers de ce que nous avons. Ce voyage à lui seul montre à quel point ce pays est différent, mais combien il est uni. Un peu plus loin dans la classe voitures-lits plus, Joanne Harris, assise tranquillement sur son siège, partage cet avis. La Terre-Neuvienne mesure encore plus l’importance du train parce que son île natale n’en a plus depuis des décennies. Malgré cela, elle est passionnée par ce type de voyage et a parcouru presque tout le réseau de VIA Rail au Canada. Or, l’un des principaux défis inhérents au Canada, c’est qu’il est grand et peu peuplé. La faible densité de population dans certaines régions fait en sorte qu’il y a une certaine méconnaissance de la réalité vécue par des Canadiens. Originaire de Terre-Neuve, où il n'y a plus de train depuis des décennies, Joanne Harris mesure l'importance d'un tel mode de transport pour le Canada. Photo : Radio-Canada / Thibault Jourdan À l’heure où les États-Unis expriment sans vergogne des velléités annexionnistes, le chemin de fer vient renforcer l’identité nationale du Canada. VIA Rail a d’ailleurs récemment annoncé des réductions sur ses billets pour encourager les Canadiens à voyager en train cet été, sous l'impulsion d'un programme du gouvernement fédéral visant à promouvoir le tourisme canadien en réponse à la guerre commerciale avec les États-Unis. Le Canadien, qui relie Toronto à Vancouver, traverse la vallée de la rivière Thompson, en Colombie-Britannique. Photo : Radio-Canada / Thibault JourdanJ'aime le fait que c’est un lien entre les parties d’un très grand pays.
très inquiet
depuis plusieurs années de la division dans le pays et des enjeux qui menacent l’unité nationale
.
Les institutions qui nous lient ensemble comme pays, comme le Parlement canadien, CBC/Radio-Canada, le train, sont menacées. Elles peuvent encourager des discussions entre nous, et c’est important de les protéger et de les [utiliser]
, poursuit-il avec, en tête, les menaces à peine voilées provenant des États-Unis depuis l’élection de Donald Trump.Le train à la fondation de l’identité nationale
Au Canada, ce qui est particulier, c’est que le train est né avec le pays
, affirme Yves Frenette, professeur d'histoire et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur les migrations, les circulations et les communautés francophones à l'Université de Saint-Boniface, à Winnipeg.joindre le Canada central aux Maritimes : c’était l’Intercolonial
, rappelle Yves Frenette. La même promesse sera faite ensuite pour annexer les territoires de l’Ouest et se rendre jusqu’en Colombie-Britannique.
Le train a donc un rôle fondamental dans la naissance du Canada et, forcément, ça va avoir un impact sur l'identité nationale. Tout comme la Gendarmerie royale du Canada ou la Compagnie de la Baie d’Hudson, le train va faire partie du roman national du Canada
, poursuit le professeur.Un moyen de maintenir la cohésion du pays
Mais il faut nuancer. Je ne pense pas que ce soit toutes les couches de la population ni tous les groupes d'âge pour qui le train a la même valeur symbolique
, note Yves Frenette.est une nécessité absolue pour continuer à unifier ce pays
, croit un autre passager du Canadien, Simon Story.
Je ne pense pas avoir jamais imaginé que le pays se passerait de chemin de fer. Si les Canadiens savaient qu'on allait leur retirer ce service, ils se révolteraient sans doute pour le conserver
, poursuit le Torontois, qui est déjà allé plusieurs fois dans l’ouest du Canada, mais dont c’est le premier voyage en train à travers le pays.Un vecteur d’empathie pour son voisin
Une des choses que j’ai remarquées en regardant les vieilles cartes, c’est à quel point le train allait de partout. Nous avons perdu ce lien entre les communautés rurales
, se désole-t-elle.
Si vous aviez l'occasion d'aller dans le Nord et de rencontrer les habitants de ces régions, d'observer le paysage et de voir comment ils vivent, cela pourrait susciter davantage d'empathie et réduire les moqueries et les divisions autour des problèmes sociaux, si spécifiques à une région et sans rapport avec une autre
, relève ainsi Joanne Harris.Dans le climat politique actuel [le train] serait un formidable outil d'unité et d'empathie, car le fait de connaître ses voisins, quelle que soit la distance, crée des liens. Ce type de connexion nous manque lorsque nous survolons le pays. Le train crée une cohésion et une compréhension du pays dans lequel nous vivons, d'un océan à l'autre
, poursuit-elle.
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