Les taux de natalité sont en chute libre. Est-ce la faute des femmes?
Partout sur la planète, les taux de natalité dégringolent. Le phénomène transcende les barrières géographiques et économiques. En Inde, tout comme en Suède, les poussettes se font plus rares. La Chine, le Brésil et les États-Unis sont tous passés sous le seuil de remplacement.
C’est la Corée du Sud qui affiche le plus bas taux de natalité au monde, avec 0,75 enfant par femme. À Séoul, si chaque coin de rue offre son lot de surprises, comme des cafés où l’on peut flatter des ratons laveurs et des salons d’esthétique offrant des analyses du cuir chevelu, on ne croise presque pas d’enfants.
À New York, on ne peut pas marcher plus de trois ou quatre coins de rue sans voir un parc. En Corée, les quelques fois où j’ai vu des parcs, leurs modules de jeux étaient vides. Il n’y avait personne
, raconte le journaliste américain Gideon Lewis-Kraus.
Dans son article The End of Children (nouvelle fenêtre) (La fin des enfants) publié en février dans le magazine The New Yorker, Gideon Lewis-Kraus a voulu montrer à quoi ressemblait une crise démographique sur le terrain, au-delà des colonnes de chiffres.
Une école transformée en sanctuaire pour chats. Des garderies devenues des centres pour personnes âgées. Un fabricant de préparations pour bébé qui fait désormais la promotion de smoothies protéinés pour aînés.
L’an dernier, le pays d’un peu plus de 51 millions d’habitants n’a enregistré que 238 300 naissances. Si la tendance se maintient, chaque génération ne représentera que le tiers de la précédente
, écrit Gideon Lewis-Kraus dans les pages du New Yorker.
La situation en Corée du Sud est extrême, mais pas isolée. La baisse des naissances est un phénomène mondial solidement enclenché. Le Québec vient d’enregistrer ce printemps son taux de natalité le plus bas depuis 1987, avec 1,33 enfant par femme. En Colombie-Britannique, le taux vient de descendre à 1,0.
Selon l’Organisation des Nations unies, près des deux tiers de la population mondiale vivent dans un pays où l’indice de fécondité est sous le seuil de remplacement. En ce moment, environ 1 pays sur 10 a un taux de naissance de 4 enfants par femme ou plus. D’ici 2054, on prévoit que ce ne sera le cas d’aucun pays.
Ça fait des décennies que la natalité chute. Ce n’est pas surprenant. Ce qui est intéressant, c’est la panique entourant soudainement cette réalité
, note la professeure de sociologie Shelley Clark, qui a cofondé le Centre sur la dynamique des populations de l’Université McGill.

Une femme transporte ses deux enfants vers l'école sur sa mobylette, à Pékin.
Photo : Getty Images / Kevin Frayer
Les femmes montrées du doigt
Une certaine nervosité semble en effet s’être emparée de plusieurs gouvernements. Sur les 82 pays et régions ayant un historique de faible fécondité recensés par l’ONU, la moitié avait mis en place des politiques visant à augmenter les naissances en date de 2021.
Cette semaine, le Vietnam a emboîté le pas en mettant fin à la limite de deux enfants par famille, qui était en place depuis 1988.
D’autres initiatives visent plus directement les femmes. En Chine, certaines ont raconté avoir été appelées par des fonctionnaires afin de connaître leur cycle menstruel, ou de les convaincre d’avoir un enfant. Ils se prennent pour la police menstruelle?
, s’est indignée Mme Mao, une enseignante chinoise, dans les pages du journal Le Monde en décembre.
En Turquie, les césariennes sans nécessité médicale sérieuse sont interdites depuis le mois d’avril dans les cliniques privées, dans le but de favoriser les accouchements naturels
. Cette décision survient alors que le président Recep Tayyip Erdogan a décrété que 2025 serait l’Année de la famille et qu’il a personnellement encouragé les femmes à avoir plus de trois enfants.
Selon la militante féministe turque Berrin Sönmez, ce ne sont pas les césariennes, mais plutôt l’absence de politiques de soutien aux familles et le coût élevé associé à l’éducation qui pèsent dans la balance.
Les femmes et les LGBTQ + sont jugés seuls coupables du déclin de la population, sans prise en compte des erreurs politiques.
En Hongrie, les mères d’au moins deux enfants sont exemptées d’impôt sur le revenu depuis cet hiver. La Russie n’est pas en reste : la propagande
faisant la promotion d’un mode de vie sans enfant y est interdite depuis l’an dernier.

Le discours nataliste est répandu dans l’administration Trump. Le vice-président J.D. Vance (à droite sur la photo) avait affirmé en 2021 que l’avenir du Parti démocrate était contrôlé par « des femmes à chats sans enfant ». (Photo d'archives)
Photo : Getty Images / Kayla Bartkowski
Plus près d'ici, aux États-Unis, le discours nataliste est répandu dans l’administration Trump. Le président républicain envisage d’ailleurs de donner un chèque de 5000 $ pour chaque naissance et une médaille présidentielle aux femmes ayant six enfants.
Le vice-président J.D. Vance avait affirmé en 2021 que l’avenir du Parti démocrate était contrôlé par des femmes à chats sans enfant
, des propos qu’il avait maintenus l’an dernier.
Je suis le président de la fertilisation.
Pour Elon Musk, qui dirigeait jusqu’à tout récemment le département de l’efficacité gouvernementale (DOGE) et qui est père d’au moins 14 enfants, la chute des taux de natalité est la plus grande menace pesant sur la civilisation
.

Les garderies peuvent contribuer à ralentir la chute de l'indice de fécondité. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada
Inefficaces… et rétrogrades
Pourtant, la recherche scientifique montre depuis longtemps que des initiatives centrées sur la fécondité n’ont que peu ou pas d’effet, selon Sophie Mathieu, professeure adjointe à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke.
L’experte prend pour exemples les fameux bébés-bonus
qui ont été au coeur d’une politique nataliste au Québec en 1988. Une première naissance était accompagnée d’un chèque de 500 $, tout comme un deuxième bébé. À partir du troisième enfant, le pactole offert par le gouvernement du Québec atteignait jusqu’à 8000 $.
Ça marche un petit bout de temps, parce que les gens veulent avoir de l'argent. Mais les études ne montrent rien d’absolument convaincant [à long terme].
L’experte en politique familiale souligne aussi que des chèques à la procréation n’assurent pas le bien-être des mères ni celui des enfants. Ces incitatifs financiers sont plus susceptibles de fonctionner auprès de femmes vulnérables.
Moi, j’ai trois enfants. Même si on m’avait donné 100 000 $, je n’aurais jamais accepté d’en avoir un quatrième, parce que je voulais retourner au travail. Mais quelqu’un en situation de grande pauvreté, qui se fait agiter un chèque au visage…
Historiquement, les seules politiques natalistes ayant eu du succès ont été les plus coercitives, note quant à lui le journaliste Gideon Lewis-Kraus.

Des enfants dans un orphelinat de Roumanie, en 1990.
Photo : Getty Images / AFP / Joel Robine
Quelle que soit leur incarnation, ces initiatives menacent des acquis pour lesquels les femmes se battent depuis des décennies, selon Sophie Mathieu. Encourager les femmes à avoir des enfants sans leur offrir de garderie, ou sans inciter les hommes à s’impliquer, revient à les installer de force dans un rôle de mère à temps plein.
Une politique nataliste qui n'est pas assortie de mesures de conciliation emploi-famille, c'est carrément antiféministe.
Même si elle n’y voit pas un lien de causalité direct, Sophie Mathieu peine à voir un simple hasard dans la montée en parallèle d’un discours nataliste et du masculinisme. La professeure souligne qu’il y a un certain retour aux normes de genre traditionnelles dans le fait d’encourager les femmes à devenir mères.
On a tendance aussi à blâmer une certaine catégorie de gens quand on a de gros problèmes sociaux. Là, on ne fait pas d’enfants, alors c’est la faute des femmes, parce qu’elles sont émancipées
, souligne-t-elle avec ironie.

Il n'y a pas de réponse facile pour expliquer la chute mondiale des taux de natalité.
Photo : Getty Images / iStock / Ridofranz
Des raisons multiples
La question se pose quand même : pourquoi semble-t-on avoir perdu l’envie de faire des enfants?
D’emblée, la chute des taux de natalité n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle. Au cours des dernières années, dans certains pays, c’est la chute de la maternité chez les adolescentes qui a été un des facteurs déterminants de la diminution rapide du taux de natalité. Le taux de naissances global chez les adolescentes âgées de 10 à 19 ans a presque diminué de moitié depuis 30 ans, selon l’ONU.
Dans presque tous les pays développés, toutefois, il existe un écart entre la fécondité souhaitée – le nombre d’enfants qu’on espère avoir – et la fécondité réalisée, souligne la professeure Sophie Mathieu. Les gens ont souvent moins d’enfants qu’ils voudraient [...] Ça ne semble pas être un problème biologique, mais sociologique.
Si les causes avancées sont multiples et diffèrent de pays en pays, certaines semblent être partagées, comme le coût de la vie. Au Canada, des experts pointent du doigt la triple combinaison de la pandémie, de l’inflation et de la crise du logement pour expliquer la dénatalité plus marquée. À l’autre bout du monde, Tran Minh Huong, une employée de bureau vietnamienne de 22 ans, a déclaré à l'AFP qu'élever un enfant coûte trop cher
.
Nous ne sommes plus dans une société qui est basée sur les structures familiales et, on va le dire franchement, sur le travail des enfants. Avant, les enfants rapportaient de l’argent à leurs parents. Désormais, avoir un enfant représente une dépense.
L’inégalité persistante entre les genres est aussi responsable du phénomène de la dénatalité, selon l'ONU. Gideon Lewis-Kraus donne l’exemple de la Corée du Sud, qui a vécu une sorte de modernité compressée
à la fin du XXe siècle, quand le développement a avancé plus rapidement que les normes culturelles.

En Corée du Sud, le manque de mesures pour concilier le travail et la famille rend la vie difficile pour les mères.
Photo : Getty Images / AFP / Jung Yeon-je
Toute une génération de femmes a ainsi eu accès à une éducation supérieure et au marché du travail, mais on s’attendait tout de même à ce qu’elles portent la responsabilité des tâches domestiques. Encore aujourd’hui, la Corée du Sud est une société profondément inégalitaire, qui affiche le pire écart salarial des pays de l’OCDE.
Les femmes là-bas ont réalisé que c’était une situation terrible et elles ont dit à leurs filles de ne pas faire la même erreur qu’elles
, note Gideon Lewis Kraus.
À l’inverse, les sociétés offrant de solides congés parentaux et faisant la promotion du partage des tâches ne sont peut-être pas capables de renverser la baisse du taux de natalité, mais elles réussissent tout de même à ralentir sa chute, selon Sophie Mathieu.
Sur cet aspect, le Québec fait office de modèle, affirme la démographe Shelley Clark. Elle note aussi que des politiques natalistes agressives auraient peu de chances de trouver la faveur du public ici : le souvenir des prêtres cognant aux portes afin d’inciter les femmes à avoir un quatorzième enfant est encore vif.
Une autre piste, c’est la connectivité mondiale engendrée par les réseaux sociaux. Des femmes qui vivent en Anatolie rurale dans une société hyper patriarcale et traditionnelle, par exemple, regardent leur téléphone et réalisent que bien des femmes à travers le monde ne vivent pas ainsi. Elles se demandent pourquoi elles devraient faire quatre enfants
, illustre Gideon Lewis-Kraus.
Après des mois de recherche sur le sujet, le journaliste en est venu à une grande conclusion : il n’existe pas de réponse universelle à la chute des taux de natalité.
La seule chose qu’on peut dire avec certitude, c’est que dès que le fait d’avoir des enfants passe de quelque chose qu’on doit faire, que ce soit pour des raisons culturelles ou religieuses, à une décision personnelle, les femmes auront moins d’enfants.

Une aire de jeux déserte devant un complexe d'appartements, en Allemagne.
Photo : Getty Images / AFP / Ina Fassbender
Un monde à réinventer
Pour la première fois de l’histoire, on prévoit une décroissance de la population humaine. La planète – dont la population actuelle est de 8 milliards d’âmes – devrait atteindre un pic d’un peu plus de 10 milliards d’êtres humains au cours du siècle, avant de descendre tranquillement au tournant de l’an 2100, selon l’ONU.
Ce constat soulève bien des questions, même si l’immigration assure au Canada de continuer à croître dans les prochaines décennies. Comment pourra-t-on assurer la viabilité de notre système de pension si les aînés sont beaucoup plus nombreux que les travailleurs? Nos sociétés plus âgées auront-elles encore le goût du risque et de l’innovation?
Est-ce que ce serait si grave, au fond, qu’il y ait un petit peu moins de nous
, face aux changements climatiques et à la destruction des écosystèmes? Ce n’est pas si simple, selon Gideon Lewis-Kraus. Ça pourrait inciter des gens à s'emparer des ressources et des services qui deviendront plus rares.
Peut-être faudra-t-il repenser totalement notre société et nos systèmes économiques.
Peu importe le chemin qu’on choisira d’emprunter, la certitude est qu’il sera parsemé d’embûches. Et si des gouvernements décident de concentrer leurs efforts exclusivement sur la fécondité, dit Shelley Clark, cela devrait faire lever des drapeaux rouges.
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