Des normes sismiques trop sévères pour les bâtiments patrimoniaux?
Qu'ont en commun l'ancien Institut des sourdes-muettes sur la rue Saint-Denis, l'ancien hôpital de la Miséricorde sur le boulevard René-Lévesque, ou encore l'Hôtel-Dieu? Ces bâtiments patrimoniaux de Montréal sont tous vacants ou sous-utilisés, alors que le Québec fait face à une crise du logement.
Selon plusieurs experts consultés par Radio-Canada, les normes de résistance aux tremblements de terre adoptées en 2005 par la Régie du bâtiment du Québec et dictées par le Conseil national de recherches Canada sont en grande partie responsables de l'explosion des coûts lorsque vient le temps de requalifier un bâtiment, qu'il soit patrimonial ou non.
L'un des derniers édifices à s'ajouter à la longue liste d'immeubles vacants est l'ancienne maison mère des Sœurs de Sainte-Anne, dans l'arrondissement de Lachine. L'édifice principal, construit en 1906, est en parfaite condition. La toiture, les fenêtres et les portes ont été refaites au cours des dernières années. Les sœurs y habitaient encore il y a deux ans.
La mairesse de l'arrondissement de Lachine, Maja Vadanovic, s'attendait à ce qu'il trouve preneur vite. Ça n'a pas été le cas, car le coût de mise aux normes sismiques est de 14 millions de dollars, ce qui fait grimper à 40 millions le coût total pour la reconversion du bâtiment.
Il y a eu quatre gros promoteurs qui voulaient travailler ici avec de superbes projets pour la communauté. Mais aucun d'eux n'a été capable de débloquer le tout, parce que les normes sismiques, ça fait en sorte qu'il faudrait mettre 14 millions de dollars. Il faudrait arracher les planchers en bois, mettre des poutres de béton. C'est du travail titanesque. Tu mets 14 millions, et tu n'as pas commencé les travaux de reconversion encore.

Maja Vadanovic, mairesse de l'arrondissement de Lachine, et Michel Garceau, directeur général de l'Espace La Traversée, un organisme d'aide au logement. Ils posent dans l'ancienne chapelle de la maison mère des Sœurs de Saint-Anne.
Photo : Radio-Canada / René Saint-Louis
La mise aux normes antisismiques est exigée seulement lorsqu'il y a un changement d'usage des bâtiments. Un exemple fréquent : un couvent qui devient un immeuble de logements ou en copropriété. Cependant, un immeuble de logements centenaire qui serait rénové n'aurait pas à subir une mise aux normes antisismiques. Autre exemple, une église rénovée, mais qui reste un lieu de culte n'a pas à être mise aux normes. Une église qui devient une bibliothèque doit l'être.
C'est ce qui fait dire à Maja Vadanovic qu'il y a quelque chose d'aléatoire, d'arbitraire même, dans les normes sismiques. Elle donne l'exemple de l'hôtel de ville de Montréal qui vient d'être rénové. Comme le bâtiment n'a pas changé d'usage, il n'y a pas eu de mise aux normes sismiques.
La mairesse de Lachine demande au gouvernement du Québec de lever, ne serait-ce que temporairement ces normes, le temps que la crise du logement se résorbe. En ce moment, il y a des centaines de bâtiments qui sont solides, qui sont corrects, et la Ville achète des containers pour loger des gens qui sont dans la rue. Il y a une absurdité, là. On s'est mis trop de règlements. À trop vouloir, on s'empêche d'avancer.
Un problème connu
La directrice adjointe des politiques à Héritage Montréal, Taïka Baillargeon, dit que cela fait longtemps que les normes antisismiques sont un frein important à la reconversion de bâtiments patrimoniaux.
Le vrai frein, ça finit par être l'argent. Le problème de la mise aux normes sismiques, c'est que c'est tellement cher qu'il n'y a personne qui veut le faire. C'est compliqué et c'est cher.
Le cas de la maison mère des Sœurs de Saint-Anne est intéressant, selon elle, car les chiffres de mise aux normes sismiques sont connus : 14 millions sur 40 millions de dollars au total pour la reconversion du bâtiment. Un entrepreneur pourrait choisir ou non de se lancer dans l'aventure, en toute connaissance de cause.
Cependant, le coût de la mise aux normes sismiques est souvent difficile à évaluer. La fondatrice de la firme EVOQ Architecture, Julia Gersovitz, donne l'exemple de la mise aux normes en sécurité incendie qui oblige la pose de gicleurs automatiques. Le prix au mètre carré est connu et peut être plus élevé s'il s'agit de plafonds patrimoniaux avec des moulures et des ornementations.
Or, dans le cas des normes sismiques, il faut faire des études approfondies sur la structure du bâtiment pour être en mesure d'évaluer les coûts. D'où l'importance de planifier en amont en raison de l'impact majeur sur les budgets, souligne-t-elle.
Julia Gersovitz aimerait que la RBQ mette sur pied un centre d'excellence sur la question des normes. Comme plusieurs experts, elle est d'avis qu'il faudrait commencer par remettre en question la pertinence de certaines normes. Vivre dans un bâtiment patrimonial restauré est-il plus dangereux que de vivre ailleurs?
La question est importante et le professeur de génie des structures à l'Université McGill Daniele Malomo tente d'y répondre. Dans son laboratoire à la Faculté d'ingénierie, il simule des tremblements de terre sur des pans entiers de murs qui proviennent de bâtiments patrimoniaux de Montréal.

Le professeur de génie des structures à l'Université McGill Daniele Malomo, devant l'édifice de la Faculté d'ingénierie, un bâtiment qui, ironiquement, ne répond pas aux normes sismiques même s'il a été restauré.
Photo : Radio-Canada / René Saint-Louis
La première étape, dit-il, consiste à connaître le degré de résistance des vieilles briques qui couvrent de nombreux édifices ou encore des moellons de calcaire utilisés pour les fondations. Quelle est la charge de compression que la fameuse pierre grise de Montréal peut supporter?
, demande-t-il. En Europe, ajoute-t-il, les réponses sont connues, car il y a eu des recherches sur la résistance des matériaux anciens, mais pas ici.
Ses étudiants expérimentent aussi différents matériaux qui pourraient servir à obtenir des équivalences pour atteindre la cible de résistance aux tremblements de terre. Par exemple, un grillage de plastique pourrait être mis sur la brique, puis dissimulé sous un plâtre, afin d'éviter la chute d'un mur de maçonnerie en cas de séisme.

Un test qui consiste à évaluer la résistance sismique d'un mur de briques sur lequel un grillage de plastique a été mis.
Photo : Radio-Canada / René Saint-Louis
Les innovations en matière de renforcement des matériaux existants pourraient servir à obtenir des équivalences auprès de la RBQ. Les données recueillies pourraient de leur côté faciliter un allègement ou une adaptation des normes sans mettre en danger la sécurité du public, soutiennent plusieurs experts.
Un grand chantier sur les normes
Lancer une grande réflexion sur les codes et les normes, c'est ce qu'a entrepris l'organisme Héritage Montréal qui célèbre cette année son 50e anniversaire.
Nous, on milite pour qu'on traite l'existant d'une façon différente que le nouveau. Et les normes actuelles manquent de subtilité.
L'organisme a lancé une série de tables rondes sur la question et aimerait rassembler, entre autres, les joueurs de l'industrie de la construction et les ordres professionnels pour débloquer ce dossier, alors que le Québec vit une crise du logement.

Selon la carte des zones sismiques du Canada, les villes de Québec, de Montréal, de Vancouver et de Victoria sont les plus susceptibles de subir un tremblement de terre et sont donc soumises aux normes les plus sévères.
Photo : Commission géologique du Canada
Le milieu universitaire doit aussi être mis à contribution, car les formations sont trop orientées vers le nouveau, et non l'existant. Or, la plupart des bâtiments où vivront les Québécois dans 50 ans sont déjà construits, estime Taïka Baillargeon d'Héritage Montréal. L'offre à venir en matière d'habitation se fera donc, comme en Europe, par la requalification et la restauration de bâtiments.
En ce moment, souligne Daniele Malomo de l'Université McGill, environ 2 % des cours dans les universités portent sur les bâtiments existants. Ce n'est pas assez, dit-il. Les ingénieurs doivent apprendre sur le tas. Daniele Malomo croit que l'idéologie nord-américaine de démolir et de construire à neuf est en train de changer en raison des changements climatiques. Le bâtiment le plus carboneutre, c'est celui qui est déjà construit, rappelle-t-il.
Une autre piste de solution serait de créer un registre public des mesures d'équivalence acceptées par le passé par la Régie du bâtiment du Québec, une espèce de bible des solutions
, dit en riant l'architecte Julia Gersovitz. Les ingénieurs pourraient ainsi facilement avoir accès à ce que la RBQ a déjà accepté comme solutions pour atteindre un niveau de résistance sismique dans des bâtiments patrimoniaux déjà restaurés.
Ron Rayside, architecte à la firme Rayside Labossière, dit qu'un tel registre est déjà en préparation, une information que n'a pas démenti la RBQ. La RBQ analyse actuellement la meilleure façon de partager l’information nécessaire aux promoteurs
, indique la régie par courriel.
Une mise à jour des normes est-elle aussi sur la table? Daniele Malomo de l'Université McGill croit que cela viendra d'ici cinq ans. La RBQ dit aussi collaborer aux travaux du Conseil national de recherches Canada pour une mise à jour de la partie 10 [du Code national du bâtiment] qui s’applique aux bâtiments transformés
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