Dans les coulisses de l’enquête sur Robert Miller
C’est en février 2023 que l’émission Enquête dévoile pour la première fois des allégations selon lesquelles le milliardaire montréalais Robert Miller, un des hommes les plus riches du Québec, aurait recruté des jeunes filles mineures pour des relations sexuelles rémunérées pendant plus de deux décennies. Le soir même de la diffusion, Robert Miller quitte la direction de Future Electronics, l’entreprise montréalaise qu’il avait fondée en 1968. En mai 2024, soit un an et quatre mois après la diffusion du reportage, l’homme d’affaires est arrêté par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et accusé de crimes sexuels – proxénétisme, agression sexuelle, contact sexuel avec mineure moyennant rétribution et d’exploitation sexuelle d’adolescentes – concernant une dizaine de victimes. Aucune de ces allégations n’a encore subi le test des tribunaux, et M. Miller a toujours soutenu qu’elles sont fausses. De nouveaux documents de cour lèvent maintenant le voile sur une partie du travail policier qui a mené à cette arrestation, une enquête qui avait commencé en 2008 et qui a été relancée en 2023, à la suite de la publication des reportages de Radio-Canada. Les documents judiciaires obtenus, principalement des mandats de perquisition et les dénonciations des policiers en cours d’enquête pour en justifier l’obtention, recoupent des informations déjà diffusées par Enquête mais apportent aussi plusieurs éléments inédits. Ils offrent l’éclairage le plus complet jusqu’ici sur les méandres de la toute première enquête policière du SPVM visant Robert Gerald Miller et d’autres personnes ayant participé au stratagème allégué. Cet effort n’avait abouti à aucune poursuite judiciaire. Tout commence en septembre 2008, lorsqu’un employé de la firme de sécurité Garda se présente au SPVM pour porter plainte auprès du module d'exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales. L’employé révèle que l’ancienne conjointe de Robert Miller avait embauché Garda pour enquêter sur les potentielles inconduites sexuelles de son ex-mari. Cette investigation privée n’était pas la première : en 2006, les détectives privés John Westlake et André Savard avaient également été embauchés par l’ex-conjointe de Robert Miller pour surveiller l’homme d’affaires. Leur enquête avait révélé que ce dernier rencontrait régulièrement des jeunes femmes dans des résidences de Westmount et dans des chambres d’hôtel. M. Savard et M. Westlake n’avaient pas pu confirmer l’âge de ces femmes. Deux ans plus tard, les employés de Garda notent le même stratagème. Convaincus que les invitées de Robert Miller sont mineures, ils se sentent obligés de signaler la situation au SPVM. Le Projet Exacto est lancé. Les policiers doivent procéder avec prudence : dans son témoignage, l’employé de Garda dit craindre le pouvoir exercé par Miller, qui aurait des contacts privilégiés dans les sphères politiques, d’affaires et même juridiques. Le document précise que la source est également méfiante vis-à-vis du SPVM, suggérant que la police pourrait elle aussi être sous l’influence de l’homme d’affaires. Après avoir pris connaissance du travail effectué par les deux équipes d’enquêteurs privés et l’avoir vérifié, les policiers se mettent à l'œuvre. Ils installent des caméras de surveillance près de deux maisons liées à Robert Miller, sur la rue Olivier, à Westmount. Ils se penchent aussi sur les trajets effectués par ses jets privés. L’Agence des services frontaliers du Canada est impliquée et remet aux policiers une liste de toutes les personnes ayant voyagé avec Robert Miller dans la dernière année. Les documents révèlent que certaines de ces personnes proviennent de l’extérieur, toutefois l’endroit exact est caviardé. Certaines d’entre elles sont au Canada avec un visa étudiant valide pour une période d’un an. Certaines personnes liées à Robert Miller sont aussi sous surveillance : le SPVM a d’ailleurs obtenu des listes d'appels entrants et sortants pour certains numéros de téléphone. Le SPVM obtient aussi plusieurs mandats pour photographier Robert Miller et une dizaine de personnes liées à l’enquête, ainsi que certains lieux fréquentés par M. Miller, comme la maison située au 380, rue Olivier et deux grands hôtels montréalais. Ces photos serviront à des fins d’identification. Le 380, avenue Olivier, à Westmount Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers Le 17 février 2009, le SPVM lance une opération afin de parler aux témoins et aux victimes présumées : 12 policiers, soit six équipes de deux enquêteurs, sont envoyés simultanément sur le terrain. Ces rencontres – ainsi que d’autres interventions subséquentes – permettent de recueillir une quinzaine de témoignages, donc au moins six déclarations assermentées. Le contenu de ces conversations et l’âge des personnes concernées sont caviardés. Cependant, une section qui porte sur les notes recueillies lors des déclarations des présumées victimes permet de comprendre qu’au moins l’une d’elles était adolescente au moment des contacts allégués. Il est question d’une personne qui aurait donné aux policiers Une autre dénonciation envoyée par les policiers mentionne une école secondaire qui serait liée à certaines victimes. Puis, en octobre 2009, ils perquisitionnent les locaux de Future Electronics, à la recherche de preuves liées aux présumées victimes, notamment des reçus ou des factures pour les cadeaux que le milliardaire leur aurait offerts. Parmi les choses à saisir, ils notent des reçus pour la location et même la rénovation de chambres d’hôtel, ainsi que des Ils perquisitionnent également les locaux du National Criminal Investigation Service, ou NCIS, une compagnie de sécurité privée qui effectue des mandats pour Robert Miller. Les bureaux de cette entreprise sont situés dans le même édifice que Future Electronics. Dans la liste d'objets à saisir, ils mentionnent des copies de chèques qui auraient servi à payer une des présumées victimes. Dans la section Le dossier Exacto est par la suite déposé au Directeur des poursuites criminel et pénal (DPCP), mais ne sera jamais autorisé par les procureurs. Aucune information non caviardée n’évoque les raisons pour lesquelles Miller n’a pas été accusé. En février 2023, lorsque Radio-Canada dévoile au grand jour les allégations visant Robert Miller, le SPVM s’active presque immédiatement pour rouvrir l’enquête. Le lendemain de la diffusion, les policiers publient un communiqué invitant quiconque ayant des informations à les contacter. Un deuxième reportage de l’émission Enquête, publié le 9 février et contenant les allégations de deux nouvelles femmes, montre qu’au moins une présumée victime avait alors contacté la police pour dénoncer le milliardaire. Les documents du Projet Palace révèlent que plusieurs autres femmes lui ont emboîté le pas. Dès le 13 février 2023, les enquêteurs du SPVM se replongent dans les rapports du Projet Exacto, l’enquête de 2008-2009. Les policières rencontrent des présumées victimes, et suivent de près les poursuites civiles – et le recours collectif – intentées contre Miller. Les témoignages recueillis sont caviardés, mais les mandats obtenus par les policiers donnent un aperçu du travail effectué. Les enquêteurs s’intéressent entre autres aux communications entre des proches de Miller et certaines présumées victimes. Ces dernières auraient été contactées afin de Certains mandats visent la période qui remonte à l’été 2022, avant la publication du reportage. Selon les documents, le camp Miller avait alors été avisé qu’une enquête journalistique était en cours. Les policiers écrivent qu’ils soupçonnent que les sorties médiatiques auraient pu mener Robert Miller à verser des sommes d’argent à au moins une présumée victime. Plusieurs mandats visent des institutions bancaires. L’objectif est de surveiller les transactions d’un ou plusieurs individus dont les noms sont caviardés. Les policiers souhaitent aussi confirmer l’existence de Certains éléments d’enquête sont plus faciles à obtenir : une ou deux présumées victimes ont partagé volontairement avec les autorités des communications échangées avec une ou des proches de Robert Miller. Dans une autre instance, les policiers doivent obtenir un mandat pour obtenir les contacts, l’historique de géolocalisation et les registres d’appels et de messagerie du téléphone d’un individu soupçonné d’avoir participé au stratagème. Nous apprenons également qu’une proche de Miller – une femme âgée de 41 ans – a été accusée en mars dernier de deux chefs de proxénétisme commis entre 2006 et 2017, mais n’a pas encore comparu devant le tribunal. Il était d’ailleurs déjà question de cette femme, dont le nom est caviardé, dans l’enquête de 2008-2009. La suite est connue : le 30 mai 2024, un mandat d’arrêt est lancé contre Robert Miller. Il est accusé d'agression sexuelle, de proxénétisme, de contact sexuel avec mineure moyennant rétribution et d’exploitation sexuelle d’adolescentes. En décembre 2024, de nouvelles accusations sont ajoutées, pour un total de 24 chefs d’accusation concernant 11 présumées victimes. Robert Miller continue de clamer son innocence. Le milliardaire est également visé par quelques poursuites individuelles, ainsi qu’une action collective d’une cinquantaine de participantes. L’homme d’affaires a toujours nié les faits qui lui sont reprochés, et conteste tous les recours. M. Miller, qui serait dans un stade avancé de la maladie de Parkinson, n’a d’ailleurs pas toujours pas comparu au palais de justice.2008 à 2009 : Projet Exacto

Nous tentons de minimiser les chances que les victimes puissent se parler entre elles durant les recherches
, écrivent les policiers.un numéro de téléphone utilisé et remis par M. Miller en 1998-1999 alors qu’elle avait 14-15 ans
.preuves locative
liées au 375 et 380, rue Olivier.informations complémentaires
de certains documents, il est écrit : accusation possible à venir
. Mais les documents révèlent que l’enquête n’est pas sans défis : certains témoins sont réticents à collaborer, et certaines personnes sont difficiles à localiser. La surveillance par caméra – qui se déroule pendant les fêtes, du 17 décembre au 5 janvier – ne capte rien d’incriminant.2023 à aujourd’hui : Projet Palace
Plusieurs nouvelles victimes ne faisant pas partie de l’enquête initiale sont rencontrées par les enquêteurs
, est-il écrit.régler hors cour moyennant un montant forfaitaire et ainsi corrompre et dissuader les victimes de procéder via les tribunaux
, selon les documents. coffrets de sûreté
bancaires contenant potentiellement des éléments de preuve.
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