Dans les petites RPA, vieillir là où l’on a vécu
Le contexte économique difficile pèse sur les résidences privées pour aînés (RPA). Certains propriétaires sont à bout de souffle et manquent de personnel. Pourtant, ces petits milieux sont essentiels au maintien des aînés dans leur communauté, plaident bon nombre d'entre eux. Ce jeudi matin, un air d’accordéon s’échappe de la salle à manger de la résidence du Domaine des Érables, à Saint-Fabien. Dans la pièce, un résident joue de l’instrument, entouré d’autres locataires du lieu. Certains fredonnent, d’autres tapent du pied ou des mains. Le moment est plaisant et sans aucune gêne. Et pour cause! Ici, tout le monde se connaît. La grande majorité d’entre eux sont nés, ont grandi et ont vécu dans un rayon de 20 km autour de Saint-Fabien. Parfois, ils sont allés à l’extérieur de la région pour le travail, mais ils ont fini par revenir. L’accordéoniste, Henri Viel, a 95 ans. Il loge au Domaine des Érables depuis six ans, mais les gens qu’il côtoie dans son quotidien, il les connaît quasiment depuis toujours. L’homme a passé sa vie dans le village voisin de Saint-Eugène-de-Ladrière, où son fils est l’actuel maire du village. Dans la petite résidence pour aînés de moins de 50 places, il se sent chez lui. « Dans une grande résidence, tu ne connais personne. J'en ai visité deux, je ne me voyais vraiment pas là », explique Hélène Bélanger. Photo : Radio-Canada / Jean-Luc Blanchet Un discours qui est très vite rejoint par celui d’autres résidents. Il suffit d’aborder l’importance de rester dans son milieu pour que l’émotion affleure dans la voix de la dame. En tant que personne âgée, on a besoin d’un milieu comme ça pour se sentir bien, se sentir protégé, proche de notre famille. C’est ça qui nous fait vivre. Saint-Fabien est une municipalité de 1700 habitants située dans le Bas-Saint-Laurent. Photo : Radio-Canada / Jean-Luc Blanchet Même émotion chez Marcella Fournier. L'ancienne mairesse de Saint-Valérien, à 83 ans, n'imagine pas vivre ailleurs qu'au Domaine. Elle espère même atteindre les 100 ans à la résidence. Tandis que les résidents nous parlent, une dame prend le relais de l’accordéon, question de continuer à égayer cette petite communauté tissée serrée. Les employés de la résidence profitent de ce moment musical pour terminer de dresser la table du dîner et servir les premiers plats, au rythme de chacun. « C'est important de garder nos résidents dans leur milieu de vie. Des fois, ils ont gardé leur maison 50 ans avec le même voisin. Quand ils arrivent dans une résidence, ils retrouvent les mêmes personnes et peuvent échanger encore, c'est ça qui est beau », explique Guy Marmen. Photo : Radio-Canada / Jean-Luc Blanchet L’homme a racheté la petite RPA il y a une dizaine d’années. C’est une reprise d'affaires qui est devenue un projet de vie. On fait partie de leur vie. Quand on est rendu à recevoir des confidences, c'est qu'on est un peu plus qu'un propriétaire de résidence d'une RPA. Le dîner touche à sa fin et l’activité du jour se met en place. Ce jour-là, c’est un bingo qui est organisé. Il est animé par Francine Bérubé. La dame est bénévole au Domaine des Érables. Francine Bérubé vient tous les jours voir sa mère et sa belle-mère au Domaine des Érables. Elle pourrait difficilement le faire quotidiennement si elle devait se rendre en ville. Photo : Radio-Canada / Jean-Luc Blanchet Elle est aussi la fille et la belle-fille de résidentes. Elle vit à Saint-Fabien et la proximité de la RPA est une chance, pour elle. De son propre aveu, elle a beaucoup insisté pour avoir une place pour sa mère dans l’établissement. Pendant le bingo, un résident nous amène visiter l'appartement qu'il occupe dans la résidence depuis quelques mois avec sa conjointe. Gervais Théberge a vendu sa maison de Saint-Fabien à son petit-fils pour venir s’installer au Domaine des Érables. Le Domaine des Érables compte moins d'une cinquantaine de résidents, tous originaires de la région. Photo : Radio-Canada / Jean-Luc Blanchet Actuellement, il y a une liste d'attente d'une dizaine de noms pour avoir un logement. Aurait-il déménagé dans une RPA à l'extérieur de la région, s'il n'avait pas eu de place? Mais l’équilibre des petites résidences pour personnes âgées peut facilement vaciller. Les défis sont nombreux, notamment concernant la main-d’œuvre. Ces trois dernières années, entre mars 2022 et mars 2025, une quarantaine de résidences pour aînés ont fermé leurs portes dans l’Est-du-Québec, dont plus de la moitié au Bas-Saint-Laurent, selon le Regroupement québécois des résidences pour aînés. La quasi-totalité de celles qui ont fermé étaient des résidences de moins de 50 unités, situées dans de petites municipalités. Je ne veux pas faire de politique, mais on a un rôle à jouer dans la communauté : prendre soin des petites RPA. Si tu prends soin des petites RPA, tu vas prendre soin des résidents qui sont à l'intérieur. À rester plusieurs heures à jaser avec les résidents, le mot Garder le lien
Si j’avais été à l’extérieur, j’aurais été mal à l’aise, tandis qu’ici, je les connais tous et ils me connaissent tous
, souligne Henri Viel en parlant de ses colocataires. 
On parle à quelqu’un, on connaît sa fille, on est allé à l’école avec. C’est beaucoup plus facile pour tisser des liens d’amitié
, insiste Hélène Bélanger, qui vit au Domaine depuis l’automne 2023. 
J'ai été baptisée ici. Mes parents sont là. Ils sont décédés, mais ils viennent de Saint-Fabien. Ça fait que là, je sortirai pas d'ici
, affirme la dame avec force. Je ne changerai pas de place, je serais trop perdue!
, s'exclame Marcella Fournier.On a choisi de servir les repas dans la salle à manger, ça permet d’éviter l’isolement
, explique le propriétaire du Domaine des Érables, Guy Marmen. 
Les grandes résidences ont leur place, mais dans les petits milieux, tout le monde [a son rôle à jouer ] pour garder ces résidences-là, pour ne pas dénaturer le côté humain des personnes qui y vivent
, ajoute Guy Marmen. 
J’ai réussi et je suis contente!, s'exclame la dame. Je l’ai proche de moi, je peux venir tous les jours, j’ai quand même 72 ans bientôt… L’hiver, c’est pas toujours facile, alors virer en ville tout le temps... tandis qu'ici, je m’en viens à pied et je fais mon petit tour
, souligne Francine Bérubé. 
Si ça n’avait pas été Saint-Fabien, je n’aurais pas vendu ma maison
, fait valoir Gervais Théberge. L’homme est heureux et fier de rester dans son milieu et le signifie aussi en souhaitant partager avec nous un cornet de tire d’érable. Un équilibre fragile
famille
arrive petit à petit sur les lèvres de certains d’entre eux.On va chercher notre joie de vivre avec une ambiance comme ça
, constate Hélène Bélanger. Notre âme est dans le village, c’est notre cœur qui est ici.
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