Conflit entre les acériculteurs et l’État : des forestiers pris entre l’arbre et l’écorce
Les Producteurs et productrices acéricoles de l'Estrie ont qualifié de « saccage » et de « pillage » de récentes coupes forestières effectuées en terres publiques en Estrie. Des déclarations « chocs » qui ne représentent pas la réalité, selon des acteurs de l'industrie forestière. Les déclarations des acériculteurs s’inscrivent dans un contexte où ils font pression sur Québec depuis des années pour avoir accès à davantage de territoire appartenant à l’État. Ils réclament 4200 hectares de terres publiques en Estrie pour y entailler des érables. Selon l’organisation syndicale, cette demande laisserait 40 000 hectares aux forestiers. Plusieurs acteurs de l’industrie forestière et de la fonction publique, dont nous protégeons l'identité puisqu'ils ne sont pas autorisés à parler aux médias, estiment toutefois que ces sorties publiques peuvent donner une image tronquée de la réalité de la gestion de la forêt publique. À titre d’exemple, une coupe présentée comme un Sur les 1100 entreprises acéricoles que compte l’Estrie, environ 18 % d’entre elles louent des terres publiques pour produire du sirop d’érable. (Photo d'archives) Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau Sans prendre position dans le conflit, qui oppose le ministère aux acériculteurs, le directeur général de l’Aménagement forestier coopératif des Appalaches, Nicolas Fournier, constate une certaine Il rappelle que les entreprises qui procèdent aux coupes répondent aux Le directeur général de l’Aménagement forestier coopératif des Appalaches, Nicolas Fournier. Photo : Radio-Canada / Capture d'écran Certaines coupes totales effectuées par le passé ont été présentées comme la preuve d’une mauvaise gestion de la forêt. Or, selon M. Fournier, il peut arriver que ce type de récolte soit justifié, notamment s’il y a eu un chablis, soit des arbres déracinés par des vents violents. L’ingénieur forestier Michael Cliche collabore étroitement à la fois avec les producteurs acéricoles et le ministère des Forêts. Il croit qu’il y a un Dans un contexte où on veut utiliser des matériaux durables comme le bois, il faut un peu redorer l’image de la récolte de bois. Michael Cliche est ingénieur forestier à l'Association des propriétaires de boisés de la Beauce. Photo : Radio-Canada / Capture d'écan Il pense qu’il est possible Christian Messier, professeur en aménagement forestier et biodiversité à l’Université du Québec en Outaouais, souligne qu’une coupe dans une érablière peut même être bénéfique pour la production de sirop d’érable. Cette érablière a fait l'objet d'une coupe de jardinage récemment. Photo : Radio-Canada / Thomas Deshaies. M. Messier recommande même à certains producteurs acéricoles d’introduire, après une coupe, des érables qui poussent plus au sud pour augmenter la Christian Messier est professeur en aménagement forestier et biodiversité à l'UQAM et l'UQO, ainsi que directeur scientifique de l'Institut des sciences de la forêt tempérée (ISFORT). Photo : Radio-Canada Dans un avis scientifique daté de mars 2022, Christian Messier recommandait aux acériculteurs d’avoir au moins 20 % d’espèces compagnes, soit des espèces autres que l’érable à sucre. C’est possible qu’un insecte ou une maladie arrive et détruise une bonne proportion de nos érables. Faut donc avoir d’autres espèces qui sont dans nos forêts pour lui permettre de se regénérer. C’est pour cela qu’il ne recommande pas d’épargner uniquement les érables lors d’une coupe. Le professeur au département de biologie à l’Université de Sherbrooke Dominique Gravel étudie l’érable en plus de posséder une érablière. Il est aussi membre du conseil d’administration des Producteurs et productrices acéricoles de l’Estrie. S’il croit lui aussi qu’un aménagement forestier est souhaitable, il rappelle qu’il doit être modeste. Dominique Gravel est professeur à l'Université de Sherbrooke. Photo : Radio-Canada / Thomas Deshaies Une manière de trouver une solution au conflit actuel passerait, selon lui, par l’établissement d’aires protégées sur les terres publiques en Estrie. Seulement 3,62 % du territoire de l’Estrie est actuellement protégé alors que la cible du gouvernement en 2030 est de 30 % pour la province. C’est une solution gagnant-gagnant. On maintient une certaine activité économique sur le territoire, tout en appliquant certaines mesures de conservation. Les orientations préliminaires du gouvernement sur le statut d’aires protégées à utilisation durable n'empêchent d'ailleurs pas l’acériculture. Selon lui, la production de bois semble toutefois être priorisée sur les autres usages de la forêt. Une érablière. Photo : Radio-Canada / Thomas Deshaies Pour le directeur général de l’Aménagement forestier coopératif des Appalaches, Nicolas Fournier, l’important pour l’industrie est Le débat sur la superficie des terres qui doit être consacrée à l’acériculture est donc avant tout Une zone de coupe forestière. Photo : Radio-Canada / Éric Carbonneau À la Table de gestion intégrée des ressources de l’Estrie (TGIRT), qui réunit tous les utilisateurs de la forêt publique, dont les amateurs de plein air, les environnementalistes, les forestiers et les acériculteurs, cette opposition est perceptible. Selon nos informations, certains dossiers font régulièrement l’objet de débats houleux. Les gens au ministère ont un peu l’odieux de dire oui ou non. Je ne pense pas que c’est facile d’être au ministère ces temps-ci. Le président des Producteurs et productrices acéricoles de l’Estrie, Jonathan Blais, croit lui aussi que Québec doit agir. Face aux demandes des acériculteurs, le ministère des Forêts soutient, depuis des années, qu’il doit tenter de concilier les multiples usages de la forêt publique. Les acériculteurs sont, quant à eux, toujours en attente d’engagements de la part du ministère des Forêts. saccage
aux médias en février dernier, était en fait une coupe de jardinage planifiée par le ministère des Forêts pour récolter des arbres, notamment malades, sans nuire à l'agrandissement d’une érablière autorisée par Québec. Reste à savoir si l’entreprise forestière n’a pas récolté plus d’arbres que ce qui était initialement prévu « lors de la vérification qui devrait avoir lieu sous peu ». 
frustration
dans le milieu forestier.objectifs du ministère
. La frustration est là parce que le travail est très bien fait avec des gens qui respectent l’environnement, toutes les lois, qui considèrent qu’ils travaillent bien, mais peut-être pas dans l’objectif des acériculteurs.

Ce sont des éléments que les gens ne peuvent pas voir. Alors il faut s’informer pour vraiment en tirer une conclusion.
Une réconciliation possible?
travail d’éducation à faire
auprès du public qui connaît mal la réalité de la foresterie. C’est difficile comme forestier d’être très apprécié du public
, constate-t-il.
d’harmoniser les deux usages
. Il faut que tous les partis s’assoient, puis travaillent ensemble
, souligne-t-il. Un point de vue partagé par Nicolas Fournier. Je crois que la situation est facilement réglable parce qu’il peut y avoir des opérations forestières intéressantes dans des secteurs acéricoles intéressants.
L’humain a tendance à penser qu’une forêt est immuable, mais les perturbations dans les forêts, c’est quelque chose de normal, souligne-t-il. Les perturbations [incluant les coupes] jouent un rôle important pour créer des ouvertures, maintenir une diversité d’habitats qui sont favorisés par la génération de nouvelles espèces.

diversité génétique
. On réalise de plus en plus que les forêts actuelles sont mal adaptées aux nouvelles conditions climatiques et qu’il faut qu’il y ait un certain changement dans la composition ou même dans la provenance des espèces.

Diversifier les forêts
Plus une forêt est composée d’une seule espèce, plus elle est vulnérable aux changements climatiques.
Quand on récolte seulement les espèces autres que l’érable, ça crée des forêts d’une ou deux espèces qui sont très semblables et vulnérables aux mêmes perturbations.
Une conciliation grâce aux aires protégées?
Il ne faut pas faire des interventions trop sévères parce que ça stresse les arbres et il y a de la mortalité.

Il peut aussi toujours y avoir une forme d’aménagement forestier, mais cet aménagement doit être beaucoup plus léger, explique M. Gravel. Pour l’industrie, ça va peut-être leur déplaire parce que le type d’opération va faire en sorte que ça va être certainement moins rentable.
On a l’impression que la priorité est celle de la production de bois, souligne-t-il. Ça fait des années qu’on essaie d’avoir des aires protégées en terre publique et c’est difficile.

Un choix politique
d’avoir des objectifs clairs
donnés par le ministère des Forêts pour que les stratégies de coupe s’adaptent à ceux-ci.politique
, selon des acteurs de l’industrie. Un débat entre le ministère et les producteurs acéricoles qui a toutefois un impact bien réel sur les autres utilisateurs de la forêt publique.
Ça va être dur de s’entendre parfaitement [avec les forestiers], mais je crois qu’il y a moyen de s’entendre, si la ministre donne les directives. Si on laisse cela comme ça, on s’en va vers le chaos et les altercations.
Considérant les retombées économiques importantes de chacune des activités, il importe de rechercher un équilibre entre celles-ci
, nous a répondu par courriel le ministère, qui a refusé notre demande d’entrevue.
Advertising by Adpathway









