Des exilés chinois à Tokyo rêvent d’une Chine démocratique et libre
Par un samedi après-midi ensoleillé de décembre, une quinzaine de personnes sont réunies dans un petit local ordinaire de Tokyo garni d’étagères remplies de livres afin de discuter de religion, mais aussi de politique, comme elles le font chaque semaine. Ce sont tous des exilés chinois. L’organisateur, Li Jin Xing, est un ancien avocat en droits de la personne en Chine. Il a trouvé refuge à Tokyo en 2022 avec un permis de travail. Face à la répression croissante, il a décidé de partir afin de protéger ses enfants et de leur offrir un avenir au Japon. Li Jin Xing était connu pour avoir défendu prisonniers politiques et minorités religieuses. Les autorités chinoises ont révoqué son droit de pratique en 2019 et l’ont désigné opposant politique. Le groupe de discussion de Li Jin Xing en pleine action. Photo : Radio-Canada / Afore Hsieh À Tokyo, il a tenu à créer des groupes de discussion, un espace culturel et intellectuel offrant une liberté d’expression totale, que ça soit sur la religion, la politique ou d’autres sujets. Vêtu d’une chemise noire sobre ce jour-là et portant des petites lunettes, Jia Jia participe fréquemment aux discussions. Le parcours de cet ex-journaliste et éditeur est marqué par la lutte contre la censure chinoise. C'est en 2020, après une enquête journalistique personnelle d’un mois et demi à Wuhan sur la gestion de la pandémie de COVID-19 et le confinement initial que Jia Jia a décidé de quitter la Chine avec un visa de travail. Jia Jia ne pouvait plus supporter les pressions des autorités chinoises, causées entre autres par ses reportages passés sur le côté sombre des Olympiques de 2008 à Pékin et aussi sur des sujets en lien avec les droits de la personne à Hong Kong. Jia Jia a longtemps été journaliste d'enquête en Chine. Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc En Chine, les autorités invitent les contestataires à boire le thé avant de les harceler, de les faire taire, de les arrêter ou de lancer des poursuites contre eux. Les Nations unies estiment que 31 000 Chinois ont quitté le pays en 2022. La majorité d'entre eux se dirigeaient vers les États-Unis via l’Amérique du Sud, mais de plus en plus de gens de la classe moyenne vont au Japon. C'est un exode qui s’accélère depuis quelques années en raison du contrôle accru du gouvernement communiste sur sa population. Dans un coin ensoleillé de son local, Zhao Guo Jun pratique sa calligraphie chinoise en écrivant des slogans à saveur politique, comme chaque jour. Il poursuit son militantisme de longue date à la petite librairie qu’il a ouverte avec sa collection personnelle et ses économies. Il a nommé cette librairie L’Étranger, d’après le roman d’Albert Camus. Comme bien d’autres exilés, les autorités chinoises lui ont imposé des entraves administratives avant de finalement le laisser partir. Zhao Guo Jun a ouvert une petite librairie nommée L'Étranger. Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc La répression ne s’arrête pas là. Pékin a le bras long, c’est l’expression que ceux qui ont quitté la Chine répètent. Même en exil, des Chinois qui ont choisi de quitter leur pays vivent dans la peur de conséquences sur la famille élargie restée en Chine. Presque tous ceux qui ont accepté de faire une entrevue pour ce reportage ont refusé de répondre à certaines questions ou de dire officiellement le fond de leur pensée sur certains sujets. Jia Jia a dit ressentir un moment de stress en voyant la caméra pour l’entrevue, avant de se rappeler à lui-même de ne pas tenir de propos qui seraient jugés extrêmes par le Parti communiste chinois. Depuis quelques mois, la Chine est secouée par une montée de la violence. Que ce soit l’attaque au camion-bélier qui a fait 35 morts à Zhuhai en novembre dernier, une attaque au couteau dans une école de l’est de la Chine également en novembre ou la mort d’un Japonais poignardé à Shenzhen en septembre qui a semé la panique dans la communauté nippone de Chine, bon nombre d'analystes estiment qu’il s’agit là de l’expression d’un désespoir grandissant causé par la crise économique et la répression de l’État totalitaire. Li Jin Xing craint que la situation ne s'aggrave pour la population chinoise. La crise économique, le taux de chômage élevé chez les jeunes et la crise immobilière amplifient les problèmes sociaux existants, selon lui. Liang, 31 ans, est venue à Tokyo en quête de liberté. Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc Un soir frisquet de décembre, Liang erre seule dans les rues du quartier animé de Shinjuku, à Tokyo, des rues illuminées par les nombreux néons. Elle est catégorique. Elle ne veut pas discuter de politique. La jeune femme de 31 ans est venue à Tokyo en quête d’une liberté différente, celle d’être simplement elle-même loin des pressions sociales suffocantes de la Chine. Malgré les défis du déménagement dans un nouveau pays, Liang s’est adaptée à sa nouvelle vie. Elle travaille dans une entreprise japonaise et rencontre des amis venus des quatre coins du monde. Sirendao Lima est Bouriate, une minorité de la Mongolie-intérieure. Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc Souriante et joyeuse, Sirendao Lima enchaîne les soupers entre amis, les petits emplois et les études à Tokyo. Elle s’est bâti une nouvelle vie à Tokyo, déterminée à préserver l’identité menacée de son peuple, les Bouriates, une petite minorité de la Mongolie-Intérieure. L’accès aux études et au marché du travail est difficile pour eux en Chine. Sirendao Lima a même dû cacher ses origines pour pouvoir enseigner lorsqu’elle vivait en Chine. Chacun à leur façon, ces exilés chinois aspirent à changer la société chinoise, à réinventer leur pays. Tokyo, vue des airs. Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc Dans sa librairie L’Étranger, Zhao Guo Jun a voulu créer un espace de liberté capable d’influencer la communauté chinoise. Les exilés chinois sont tous arrivés à Tokyo en quête d’une vie meilleure et ils n’excluent pas de retourner en Chine un jour si la société évolue. J’ai vu mes amis se faire arrêter les uns après les autres. Rester en Chine, c’était risquer ma liberté et celle de ma famille
, dit-il.
Je voulais que nous, nos enfants et tout le monde puissent débattre librement des enjeux en Chine et que notre communauté comprenne pourquoi nous sommes maintenant ici, à Tokyo. En Chine, discuter de politique ou de société est considéré comme contre-révolutionnaire
, soutient Li Jin Xing.La cérémonie du thé
J'ai été témoin à Wuhan de nombreuses situations épouvantables et horribles. C'est cette expérience qui m'a poussé à décider de quitter la Chine. J’y avais songé par le passé
, dit-il.
La première fois qu’on m’a invité à aller boire le thé pour m’avertir de ne pas faire de reportages négatifs sur les Jeux remonte à 2008, et cette pression était constante ensuite. En 2016, j’ai même passé 19 jours en prison pour une cause qui ne me touchait même pas directement
, relate-t-il.Le bras long de Pékin
On nous empêchait de tenir des réunions en Chine, on était épiés. Trois caméras surveillaient ma résidence. On nous a même refusé le droit de partir de la Chine. On m’avait placé sur une liste noire. Mais par la suite, les autorités ont retiré toutes ces barrières. C’est comme si la Chine m’avait expulsé. C’est difficile à supporter
, dit-il.
Je me censure encore comme si j’étais en Chine, dit Jia Jia, l’ex-journaliste. Je ne peux pas risquer que mes parents qui vivent encore en Chine soient mis en danger en raison de mes propos.
La violence du désespoir
Je doute que le monde comprenne pleinement l'impact catastrophique des changements récents sur la société chinoise. De nombreuses personnes commettent des actes violents ou se suicident, n'ayant plus d'espoir pour l'avenir. Le monde n'a pas vraiment l'occasion de saisir cette réalité en détail, car il est impossible pour de nombreux journalistes d'aller en Chine pour en témoigner
, affirme Li Jin Xing.
En Chine, être soi ne va pas de soi
En Chine, la famille est très présente, mais parfois cela devient étouffant. Il y a un calendrier invisible : à tel âge, il faut se marier, ensuite avoir des enfants. Ici, je peux me concentrer sur moi-même et vivre à mon rythme
, dit-elle.Je travaille dur ici, mais je me sens libre. J’adore échanger avec des gens d’horizons différents. Cela m’a permis de mieux me comprendre
, affirme-t-elle.
Lorsque j'ai commencé à travailler, j'enseignais des matières de niveau primaire dans un institut de formation. Je ne pouvais dire à personne que j'étais Mongole, car les parents auraient dit que je n'étais pas compétente, dit-elle. Psychologiquement, cela ajoutait une pression supplémentaire, car je ne pouvais pas révéler mes véritables origines. Si je me souviens bien, j'ai dit que je venais du Shandong.
Une bulle de liberté
J'ai vécu plusieurs moments où des touristes de passage à Tokyo pour quelques jours venaient à notre forum social pour assister à des conférences et entendre des choses qu'ils ne pourraient jamais entendre en Chine. En rentrant chez eux, ils rapportent ces informations et ces nouvelles idées des communautés chinoises à l'étranger. Je crois que cela aura une certaine influence, même si ce n’est pas majeur, affirme-t-il.

On ne peut qu'espérer, mais il faut reconnaître que notre pouvoir reste limité, ajoute Li Jin Xing, l’organisateur de ces rencontres.
Ici, les gens osent parler. Nous vendons des livres bannis en Chine et nous créons une plateforme pour discuter librement, ce qui est impossible dans mon pays
, dit-il.
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