Décoloniser l’architecture en territoire inuit
20 mars 2021
Le soleil darde la neige de rayons aveuglants. Des éclats cristallins perlent sur l’épaisse nappe blanche qui tapisse le sol, réfléchissant une lumière vive et éblouissante. Au-dessus des maisons s’agitent d’imposants brouillards glacés, signe que le froid glacial n’a pas choisi cet équinoxe de printemps pour tirer sa révérence.
Depuis près d’une semaine, une équipe formée d’une douzaine de résidents d’Iqaluit s’attèle à la tâche pour couper, déplacer et assembler quelque 1200 blocs de neige à l’entrée du parc territorial Sylvia Grinnell.
Cette petite armée s’est fixé l’ambitieux objectif de construire un qaggiq, un igloo gigantesque de 65 mètres carrés, soit tout juste la superficie d’un petit appartement.
Traditionnellement, des familles inuit issues de différents campements avaient l’habitude de construire un qaggiq à l’arrivée du printemps pour célébrer leur culture et leur langue à travers des performances artistiques. La tradition s’étant perdue au fil des générations, la construction d’une telle structure est une première pour la plupart des participants.
Réputé pour être un spécialiste de la construction d'igloos, l’aîné Solomon Awa est le contremaître désigné sur ce chantier de glace. Il est de ceux qui parlent du regard avant de recourir aux mots pour exprimer sa pensée. D’un geste ferme, il enfonce la lame de son pana, un long couteau, dans la neige compacte, taillant minutieusement chacun des blocs de neige pour qu’ils s’imbriquent les uns aux autres. Sur son visage buriné par le soleil se sont nichés quelques petits cristaux de glace.
S’arrêtant un instant, il fronce les sourcils pour mesurer l’étendue du monolithe qui prend forme devant lui. Jamais auparavant il n’avait vu quelqu’un bâtir un qaggiq.
Essayer, tomber, se relever : la clé pour comprendre son environnement
Lorsqu’il n’est pas à son bureau ou au conseil municipal, Solomon Awa, aujourd’hui maire d’Iqaluit, est à bord de son bateau ou sur sa motoneige. Ce chasseur aguerri est né en 1959 dans un qarmaq, un abri traditionnel inuit fait de roches, d’os et de terre, près de ce qui est aujourd’hui la collectivité d’Igloolik.
Solomon Awa n’est ni diplômé en architecture ni expert en génie du bâtiment. Pourtant, il est maître dans l’art de construire des igloos, ou igluvigat, en inuktitut, une pratique qu’il a apprise de son père vers l’âge de 14 ans.
L’homme au regard taquin ne manque pas d’images pour expliquer sa pensée. Tout comme le ciment, dit-il, la neige est un matériau dont la texture varie selon l’humidité et la température. Le ciment doit être utilisé rapidement, autrement il séchera. La neige est vivante. Elle bouge, elle fond, elle gèle [puis] elle craque.
L’assemblage des blocs en spirale permet de créer un dôme qui s’incline progressivement. Cette technique requiert une grande minutie, car la moindre disparité dans l’alignement et la taille des blocs peut compromettre la stabilité de la structure.
Le choix du type de neige adéquat, le découpage, puis la superposition graduelle des blocs et l’adaptation au terrain accentuent le niveau de complexité.
Solomon Awa explique que, lorsque toutes les conditions idéales sont réunies, la neige est un excellent isolant sonore et thermique, résistant aux vents violents et aux températures glaciales.
« Si on devait passer la nuit quelque part, on construisait un igloo. Les gens n'avaient pas peur. Il n'existait pas de tel sentiment que de se sentir pris au piège. On était libre de ses mouvements. »
Les mains servent de ruban à mesurer
, assure Solomon Awa. Ma mère utilisait ses mains pour confectionner des manteaux, des amautiit [des manteaux pour femmes conçus pour transporter un bébé dans leur capuchon] et d’autres choses. En jetant un coup d’œil à la silhouette de quelqu’un, elle était capable de connaître immédiatement sa taille.
Quelle est donc la clé pour devenir un expert dans l’art de concevoir un igloo?
La question fait sourire Solomon Awa, qui reste pensif, un bref instant. Un bébé doit tomber afin d’apprendre à marcher. Le même principe s’applique aux compétences de chasse : on va essayer et ensuite tomber, afin de mieux se relever
, répond-il. Les Inuit ont appris en observant et en essayant. C'est ainsi que j'ai appris.
Selon Solomon Awa, les Inuit étaient à la fois artistes et ingénieurs, ce qui faisait d’eux les architectes de leurs communautés. Or, le cours de l’histoire a pris une tangente imprévue lorsqu’une rupture culturelle est venue interrompre abruptement cette transmission intergénérationnelle du savoir.
Le problème, aujourd'hui, c'est que les gens n'apprennent plus à construire des igloos. Nous avons perdu plusieurs personnes pour cette raison.
Solomon Awa regrette que plusieurs communautés aient perdu des chasseurs qui, après avoir eu des problèmes mécaniques sur le territoire, n’ont pas été en mesure de construire un igloo pour s’y abriter.
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