L’Amérique et nous : la scie à chaîne et les conservateurs du Québec
L’intérieur de l’appartement d’Éric Duhaime pourrait faire l’objet d’un reportage dans un magazine de décoration. Épuré et clair, dans les tons de beige et de blanc. Très suédois comme décor. Une allure dépouillée, sobre, mais accueillante et confortable. Même sa chienne Mia, une pitbull de 8 ans au pelage caramel et blanc rescapée de la SPCA de Québec, semble s’harmoniser avec le décor. Début décembre, Éric Duhaime a eu une bonne frousse dans ce décor serein. Quelques semaines plus tard, il va très bien. À 55 ans, il va même mieux que jamais, dit-il. Le chef du Parti conservateur ne fume pas. Il s’entraîne, boit raisonnablement et s’alimente bien. Normalement, il ne serait pas un candidat à la crise cardiaque, mais la vie de chef d’un parti politique est stressante. Éric Duhaime et sa chienne, Mia. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers Comme tout le monde ou presque, Duhaime suit, mais que le jour, ce qu’il appelle la télé-réalité américaine. Duhaime déplore que Donald Trump aspire tout l’oxygène médiatique. Il hésite d’ailleurs à commenter les récentes nouvelles. La censure des médias à Washington, l’idée de faire de la bande de Gaza une station balnéaire, les déclarations de Trump sur l'Ukraine, etc. On sent que le sujet Duhaime rappelle qu’il fait de la politique au Québec et que c’est le Québec qui l'intéresse. Le Parti conservateur est apparu dans le paysage politique de la province à la faveur de la pandémie. Il se voulait le porte-voix des électeurs opposés aux mesures sanitaires. Parmi les sympathisants de Duhaime, on trouve donc aussi des aficionados de l'idéologie néo-conservatrice mise de l’avant par le président américain. Or, depuis janvier, son nom est devenu toxique de ce côté-ci de la frontière, et Duhaime le sait bien. Éric Duhaime est un partisan du libre-échange de la première heure. Il se dit choqué par le projet de Washington d’imposer des tarifs douaniers aux produits et marchandises du Canada. L’idée du 51e État ne plaît pas non plus au Parti conservateur du Québec, ni la manière trumpiste. Trump, c’est pas mon style pantoute. Moi, je n’aime pas les intimidateurs. L’intimidation, ça ne rejoint pas le Parti conservateur du Québec. Voilà pour le style de l'administration Trump. Mais, mais, mais… Il y a la forme et il y a le fond. Éric Duhaime est né en 1969 à Montréal. Après avoir obtenu un baccalauréat en sciences politiques à l’Université de Montréal, il décroche une maîtrise en administration publique à l’ENAP. Puis, dans les années 1990, il milite au Parti québécois et au Bloc québécois. Il prend un virage, résolument à droite, au tournant de 2010. Il n’est donc pas étonnant que, 15 ans plus tard, le chef du Parti conservateur du Québec observe avec intérêt la machine américaine mise en place pour réduire, à la tronçonneuse, la taille de l'État. Elon Musk brandissant une tronçonneuse qui lui a été offerte par le président argentin, Javier Milei. Photo : Getty Images / Andrew Harnik Je demande à Éric Duhaime ce qu’il pense, par ailleurs, de la manière dont l’équipe d’Elon Musk effectue cette cure d’amaigrissement radicale, erratique. Que pense-t-il encore de cette lettre de Musk envoyée à des fonctionnaires fédéraux américains, leur demandant d’expliquer ce qu’ils avaient accompli la semaine précédente pour justifier si le poste qu’ils occupent est réellement nécessaire? Il est convaincu que cette idée explique le succès de la droite un peu partout en ce moment : Allemagne, Italie, États-Unis, etc. Il fait référence au scandale de SAAQclic qui a coûté à Éric Caire son poste de ministre. « Je ne suis pas d’accord avec Bernie Sanders sur les moyens à prendre pour aider la population, mais je fais le même constat que lui. » Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers Éric Duhaime constate aussi que, pour les mêmes raisons, les gens les moins fortunés votent de plus en plus à droite. Il évoque l’appauvrissement général de la population. Paradoxalement, Éric Duhaime rejoint dans cette analyse le très gauchiste sénateur du Vermont, Bernie Sanders, qui avait écrit, au lendemain de la défaite des démocrates à la présidentielle : Il caresse sa chienne, joue avec elle et lui dit à la blague : Éric Duhaime et sa chienne, Mia. Photo : Radio-Canada / Ivanoh DemersC’était le 6 décembre dernier, 10 h le soir. J’ai une douleur au sternum. Je me tords de douleur. Et j’ai commencé à devenir engourdi du côté gauche.
Infarctus. Heureusement, la Cité de la santé de Laval n’est pas loin de chez lui. Éric a été opéré pour débloquer trois artères.Depuis que mon cœur s’est emballé, j’ai essayé d’éliminer le plus de sources possibles de stress dans ma vie. Donc, j'ai vécu une rupture conjugale. Je ne dors plus avec…
Éric Duhaime marque une pause. Suspense. Je ne dors plus avec mon cellulaire!
Nous rions de bon cœur. Oui, le téléphone au lit est un amant qui peut se faire jaloux et toxique.On rit, mais sérieusement, on n’a aucune idée comment interdire le lit à cet appareil-là a aidé mon sommeil. Et, sais-tu quoi? Je ne manque rien. Les nouvelles, je les lis le matin.

C’est un véritable freak show. C’est de la politique spectacle. C’est du sensationnalisme, c’est trop.
Trump
, il ne veut pas trop y toucher.Mon premier livre s’intitulait L’État contre les jeunes. Je suis devenu à droite le jour où j’ai compris qu’il y aurait une génération qui serait plus pauvre que ses parents parce que l’État avait acheté une élection en hypothéquant la prochaine génération.
Il faut que le Québec vive selon ses moyens. Il va falloir abolir beaucoup de services publics, éliminer des services, etc.
Il insiste.
Moi, ça ne me scandalise pas qu’on demande aux fonctionnaires de rendre des comptes, répond Duhaime. Au Québec, on a des syndicats très puissants, on a perdu le contrôle. Va falloir que les contribuables le reprennent, et cela va passer par une réforme en profondeur, comme ce qui se passe en ce moment au sud de la frontière, parce que l’État-providence, au Québec, est au bout du rouleau. Il y a bien du monde ici qui sont d’accord avec l’idée qu’il faille réduire la taille de la fonction publique.
Un véritable gaspillage de fonds publics
qui le fait soupirer d’exaspération.Je fais le même constat que Bernie Sanders
Ce que j’observe, me dit Duhaime, c’est qu’il y a de plus en plus de jeunes qui se tournent vers la droite. Historiquement, les jeunes votaient plus volontiers à gauche. Or, la gauche les a abandonnés. Ils n'ont pas les moyens d’acheter des maisons. Le coût de l’épicerie est exorbitant, etc. La droite leur parle. Elle leur dit : "On va couper dans l'appareil étatique et on va en mettre dans vos poches."

Une personne sur dix doit faire appel aux banques alimentaires. Partout au Québec, il y a de l’itinérance. La droite veut soulager la population d’un fardeau fiscal qui les étouffe
, dit-il.Aujourd'hui, les plus riches vont phénoménalement bien, alors que 60 % des Américains vivent d'une paie à l'autre, et les inégalités n'ont jamais été aussi importantes.
Beaucoup de jeunes vivent moins bien que leurs parents
, avait-il aussi rappelé, accusant son parti d’avoir délaissé la classe ouvrière, cause de sa défaite.Je ne suis pas d’accord avec Bernie Sanders sur les moyens à prendre pour aider la population, mais je fais le même constat que lui
, dit Éric Duhaime en riant.Mia, c’est pas parce que t’es une pitbull que t'es une intimidatrice trumpiste.

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