La Russie a-t-elle gagné la guerre en Ukraine?
Il y a trois ans, le 24 février 2022, la Russie envahissait l’est de l’Ukraine. La guerre, dont le bilan à ce jour est d'au moins 33 000 victimes civiles et plus de 6 millions de déplacés, fait toujours rage, les Russes occupant encore plus de 20 % du territoire ukrainien. Tandis que la guerre s’enlisait, l’arrivée à la Maison-Blanche deDonald Trump a fondamentalement changé la donne. Le président américain, qui se vantait de pouvoir régler le conflit dès son premier jour au pouvoir, a annoncé, après avoir parlé au téléphone à Vladimir Poutine, le 12 février dernier, la tenue de négociations avec les Russes en vue de mettre fin aux combats. Les Ukrainiens et les Européens n’en ont été informés qu’après coup. Il n’est même pas sûr qu’ils seront invités à ces discussions. Selon les affirmations de M. Trump et ce qu'ont soutenu des membres de son administration, les Américains sont prêts à faire trois concessions majeures : l’Ukraine ne sera pas membre de l’OTAN, il n’y aura pas de retour aux frontières de 2014 et il n’y aura pas de troupes américaines, ni de l’OTAN, sur le sol ukrainien. Le président Trump a également repris la demande russe de tenir des élections en Ukraine, qui pourraient être une condition préalable à un accord final, et a accusé les Ukrainiens d'avoir déclenché la guerre, en qualifiant au passage son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky de « dictateur sans élections ». Soudainement, l’Ukraine se retrouve en position défensive face aux États-Unis. C’est un changement de discours complet de la part des Américains. Les Russes n'ont pas encore gagné sur tous les plans, mais ils ont obtenu une sorte de récompense, estime Olena Snigyr, chercheuse au Foreign Policy Research Institute (Institut de recherche en politique étrangère), aux États-Unis. Vladimir Poutine a remporté plusieurs objectifs, considère-t-elle. D’abord, grâce à cette normalisation des relations, gelées depuis l’invasion de l’Ukraine, il discute d’égal à égal avec les États-Unis, alors qu’Ukrainiens et Européens ont été écartés de la table. De plus, tout ce qui aurait pu faire l’objet de compromis ou de négociations côté ukrainien a déjà été concédé par Donald Trump. C’est également l’avis de Victoria Vdovychenko, de l’initiative sur l'avenir de l'Ukraine à l’Université de Cambridge, en Angleterre. L’objectif déclaré de Vladimir Poutine est d’empêcher une expansion de l’OTAN vers l’est et d’obtenir un retrait du déploiement de l’armement dans les États devenus membres de l’Alliance après 1997, des exigences qui redessineraient l’architecture de sécurité européenne. Lors de la rencontre entre Russes et Américains en Arabie saoudite, les émissaires russes ont réclamé le retrait des garanties de sécurité de l’OTAN pour les pays de l’ancienne Europe de l’Est, selon ce que rapportent les médias de Roumanie. La demande a été rejetée par les Américains, mais elle donne froid dans le dos aux pays concernés. L'article 5 de l'OTAN engage tous les pays membres de l'Alliance atlantique à se protéger mutuellement en cas d'attaque. L’administration Trump n’a pas précisé ce qu’elle pourrait obtenir de la Russie en échange des concessions sur l’Ukraine. Plusieurs en doutent, dont le président français, Emmanuel Macron, qui, s’adressant jeudi à ses compatriotes dans un échange sur les réseaux sociaux, a fait état de la Les responsables ukrainiens préviennent que, sans de solides garanties occidentales, un cessez-le-feu ou un accord de paix ne serait qu'une pause permettant à la Russie de se réorganiser avant de lancer une nouvelle offensive. Le président russe, Vladimir Poutine, à Moscou, le 14 février 2025. Photo : Getty Images / AFP / Gavriil Grigorov La Russie exploitera un cessez-le-feu pour mieux se préparer à attaquer de nouveau, soutient Olena Snigyr. Trois raisons pousseront Vladimir Poutine à agir, estime-t-elle. D’abord, la conception russe selon laquelle la Russie est une superpuissance capable de dominer l’Eurasie, qu’elle considère comme faisant partie de sa zone d’influence. Ensuite, sa vision des Européens, présentés comme faibles et impuissants à se défendre par eux-mêmes. Enfin, la légitimité de Poutine dépend, en grande partie, de la guerre. Malgré les difficultés économiques que vivent les Russes, il incarne la résistance contre l’Occident. Si le conflit prend fin, il devra en commencer un autre pour maintenir sa popularité, estime-t-elle. Ce n’est certainement pas un cessez-le-feu qui va freiner Vladimir Poutine, renchérit Victoria Vdovychenko. Un nouveau cas de possible sabotage d’un câble entre la Finlande et l'Allemagne, près de l’île suédoise de Gotland, en mer Baltique, le 21 février, montre bien ses intentions, observe la chercheuse. Plusieurs incidents suspects affectant des infrastructures sous-marines sont survenus en mer Baltique depuis que la Finlande et la Suède ont adhéré à l’OTAN. Selon des experts, elles font partie de la guerre hybride que mène la Russie contre l’Occident. La marine militaire russe en mer Baltique pour y faire des exercices. Photo : Reuters / Ministère russe de la Défense Les services de sécurité danois ont récemment publié un rapport soulignant qu’en cas de cessez-le-feu, la Russie représentera une menace crédible pour ses voisins, puisqu’elle pourra consacrer ses ressources à d'autres causes que la guerre en Ukraine. Selon les scénarios envisagés, la Russie serait en mesure de mener une guerre locale avec un pays limitrophe d’ici six mois, tandis que d’ici deux ans, elle pourrait lancer une guerre régionale dans la région de la mer Baltique. Dans cinq ans, les Russes pourraient déclencher une attaque à grande échelle contre l’Europe. La Russie sera probablement plus disposée à recourir à la force militaire dans une guerre régionale contre un ou plusieurs pays européens membres de l’OTAN si elle perçoit l’alliance comme militairement affaiblie ou politiquement divisée. La menace serait d'autant plus grande si les États-Unis ne soutiennent plus les pays européens, précise le rapport. Le gouvernement danois a récemment annoncé l'allocation de 50 milliards de couronnes (10 milliards $ CA) supplémentaires pour ses dépenses militaires en 2025 et 2026. Ce coup de pouce porte son effort de défense à 3,2 % du PIB, en hausse par rapport à 2,4 % en 2024. L’année dernière, Donald Trump avait déclaré qu’il encouragerait la Russie à attaquer les pays membres de l’OTAN qui ne payaient pas leur part. Il a également soutenu qu'ils devraient rehausser de 2 % à 5 % la proportion du PIB consacrée aux dépenses militaires. La Pologne, en tête du palmarès, y destine 4,12 % de son PIB. La moyenne est de 2,2 %. Le changement de cap des Américains a fait l’effet d’un électrochoc en Europe. Si les États-Unis retiraient leur soutien ou faisaient pression sur Kiev pour accepter un éventuel accord, l’Union européenne se verrait confrontée à une responsabilité accrue pour aider l’Ukraine. Le président français, Emmanuel Macron, et le chancelier allemand, Olaf Scholz, à l'Élysée, le 17 février 2025. Photo : hans lucas/afp via getty images / MAGALI COHEN Après les déclarations de Donald Trump, le président français, Emmanuel Macron, a convoqué à Paris une dizaine de chefs d’État européens pour discuter de la sécurité du continent et des garanties de sécurité pour l’Ukraine. La rencontre, toutefois, a donné des résultats mitigés. Si certains pays, comme la Grande-Bretagne et la France, sont prêts à envoyer des troupes en Ukraine, d’autres, notamment l’Allemagne, sont plus réticents. Il ne s’agit pas seulement de l'Ukraine, il s’agit de protéger l'Europe entière. Pourquoi les Européens ne se sont-ils pas préparés? Force d’inertie, procrastination, déni de la réalité… Plusieurs raisons sont en jeu. Ils auraient dû rehausser leur budget de défense, rebâtir leur armée et réinvestir dans la production d’arsenaux militaires plutôt que de construire des gazoducs pour acheminer le gaz russe, comme l’ont fait les Allemands, soutient Olena Snigyr. L’Europe aurait dû se réveiller en 2014 ou même avant, mais elle n’en a rien fait. Des soldats britanniques pratiquent un assaut dans le cadre de l'entraînement de la Force de réaction alliée (ARF) de l'OTAN, le 17 février 2025 à Smardan, en Roumanie. Photo : Getty Images / Andrei Pungovschi Le Royaume-Uni et la France tentent maintenant de mettre sur pied une Cette proposition impliquerait moins de 30 000 soldats européens sur le terrain en Ukraine, sur des sites d’infrastructures clés tels que les centrales nucléaires, loin du front. Envoyer des soldats pour aider les Ukrainiens est Selon ce que rapporte Politico, les Européens préparent également un programme d'aide militaire d'une valeur d'au moins 6 milliards d'euros (près de 9 milliards $ CA) pour l'Ukraine. Ces mesures – qui devraient inclure 1,5 million d'obus d'artillerie, de l’équipement pour les brigades ukrainiennes et des systèmes de défense aérienne – constitueraient l'un des plus importants programmes d'aide militaire de l'UE depuis l'invasion à grande échelle de la Russie en 2022. Avec les informations de Agence France-Presse, Reuters et PoliticoLa Russie a remporté la première manche
, a déclaré à Reuters Jake Auchincloss, représentant démocrate du Massachusetts et coprésident du caucus bipartisan de la Chambre des représentants sur l'Ukraine.1. Est-ce qu’on peut dire, au vu des concessions américaines, que Vladimir Poutine a gagné?
Ce n'est pas joué sur le terrain, mais, diplomatiquement, c'est une victoire sensationnelle de la Russie
, estime Dominique Arel, titulaire de la Chaire d'études ukrainiennes à l’Université d’Ottawa. Non seulement Donald Trump a tout concédé, mais il répète maintenant de façon assez brutale le discours russe sur l'Ukraine, c'est-à-dire que l'Ukraine est responsable de la guerre et que Volodymyr Zelensky n'est pas légitime.
Ils ont sûrement du mal à réaliser leur chance
, note la chercheuse.D’une certaine façon, on peut dire que la Russie a gagné
, estime-t-elle.C’est clair que Poutine l'a emporté sur le plan informationnel
, souligne Mme Vdovychenko. Il a été appuyé à de multiples reprises par le président américain, qui a complètement adopté la propagande russe.Les États-Unis ont refusé, cette fois, mais rien n’assure [que la même demande sera déclinée à l'avenir]. La situation peut changer d’une heure à l’autre ou d’un jour à l’autre
, a déclaré le chef du bureau présidentiel roumain, Cristian Diaconescu, le 19 février.2. La Russie s’arrêtera-t-elle là?
menace existentielle
que représente la Russie pour l’Europe.
Rien ne pourra l’arrêter
, mis à part l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, affirme-t-elle.
3. L’Europe est-elle prête à assurer sa propre sécurité et celle de l’Ukraine à l’avenir?

Je ne suis pas sûre qu’ils ont compris [l’urgence de la menace]
, remarque Victoria Vdovychenko. Il est pourtant grand temps qu’ils se réveillent, estime-t-elle.Cela a commencé il y a 11 ans [lors de l’invasion de la Crimée, en février 2014] et a continué avec l’offensive à grande échelle voici trois ans.
Les Européens tardent à sortir de leur léthargie, croit-elle, même si les risques se multiplient.
force de réassurance
européenne afin d’empêcher d’éventuelles attaques russes contre l’Ukraine.politiquement très significatif
, souligne Dominique Arel. Et même si les autres participants à la réunion convoquée par le président français n’ont pas immédiatement adhéré au projet, cela viendra peut-être à moyen terme. Cela ne peut pas se décider en un soir à Paris
, remarque le chercheur. La position de l’Allemagne pourrait notamment changer à la suite des élections.Ils commencent enfin à avoir peur, souligne Olena Snigyr. C’est une bonne nouvelle, parce qu’on peut encore agir. Il est temps que l’Europe prenne les commandes d'un monde démocratique, en l’absence des États-Unis.
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