Bande de Gaza : « On ne devient pas infirmière pour offrir des soins limités »
Plus de 600 Palestiniens ont trouvé la mort et plusieurs autres ont été blessés en se rendant à des centres de distribution alimentaire depuis la fin mai. C'est à ce moment que la Fondation humanitaire de Gaza, une organisation privée soutenue par les gouvernements américain et israélien, a pris le contrôle de la distribution alimentaire dans la région. La Québécoise Jack Latour, directrice des activités des infirmières canadiennes de Médecins sans frontières à Gaza, est sur place depuis quelques semaines. Elle s'est entretenue avec l'animatrice de Tout terrain, Manon Globensky, à partir de sa clinique d'Al-Mawasi, qui se trouve près d'un des centres de distribution. Jack Latour est directrice des activités des infirmières canadiennes de Médecins sans Frontières à Gaza. Photo : Radio-Canada Q. : Voyez-vous des Palestiniens tués ou blessés pendant qu'ils allaient chercher de l'aide alimentaire? Absolument. J'ai dû gérer un afflux massif de blessés qui venaient d'un de ces sites. Gaza compte quatre centres de distribution. Ils sont situés dans des zones d'évacuation. En dehors des périodes de distribution, l'accès à ces zones est interdit aux Gazaouis. Ce qui est vraiment frappant, c'est qu'avant, on avait un système de distribution alimentaire qui permettait de livrer l'aide d'une manière qui respectait la dignité humaine et la vie humaine. Le système des Nations unies en place auparavant comptait 400 centres de distribution éparpillés à travers la bande de Gaza. Les familles recevaient un texto quand venait le temps de collecter la nourriture. Ce sont surtout des hommes qui se rendent aux centres de distribution alimentaire de Gaza. Photo : AFP / Getty / MOIZ SALHI Maintenant, ce n'est plus du tout la même chose. Il y a un manque de communication systématique. Parfois, il y a une distribution; parfois, il n'y en a pas. Parfois, elles sont annulées avec cinq minutes de préavis sur Facebook. Parfois, la distribution a lieu pendant la nuit, et d'autres fois, elle dure seulement 10 minutes. La distribution est faite dans des zones interdites, donc si les gens se rendent à un centre pour voir s'il y aura une distribution, ils risquent de se faire tirer dessus. S'ils se rendent à un centre qui est censé être ouvert mais qui est fermé, ils courent encore une fois le risque de se faire tirer dessus. Et même quand ils s'y rendent pendant une période de distribution, on voit des gens se faire tirer dessus. Q. : Quelle est la nature des blessures? On voit des gens blessés par balle au niveau de la poitrine, de la tête et des jambes. Il y a aussi des blessures d'autre nature, soit celles causées par les barbelés ou par les mouvements de foule. La majorité des blessés sont des hommes. En ce moment, la plupart des femmes et des familles savent qu'aller chercher de la nourriture est trop dangereux. La distribution n'est pas équitable. Les plus vulnérables n'ont donc pas accès à l'aide puisque ce sont surtout les hommes qui vont risquer leur vie pour un sac de nourriture afin de nourrir leur famille ou dans le but de le revendre afin d'acheter d'autres nécessités comme de l'eau ou de l'essence. Q. : Est-ce que vous arrivez à traiter les gens qui se rendent à votre clinique? Êtes-vous suffisamment approvisionnée en matériel médical? Ce sont malheureusement des questions que je me pose tous les jours. Où sont mes médicaments? Qu'est-ce que j'ai pour soigner des plaies, pour faire des pansements? Est-ce que j'ai assez de lait pour mes programmes de malnutrition? Ce sont des impacts directs du blocus en place. Oui, le cessez-le-feu est essentiel, mais permettre à l'aide de rentrer en quantité suffisante est aussi essentiel. Ça fait un mois que les organisations internationales signalent que la distribution alimentaire ne se fait pas de manière sécuritaire. Pour moi, le fait qu'on ait eu des blessés et des morts pendant un mois près de ces sites, ça montre que la situation a été tolérée. J'espère vraiment qu'on revienne à un système qui respecte les principes et qui respecte la dignité et la vie humaines. Je veux aussi souligner que ça a pris plus d'un mois et la mort de plus de 600 Palestiniens avant qu'on commence à avoir des conversations sérieuses à ce sujet. C'est inacceptable. Q. : Comment vont les Palestiniens, non seulement par rapport à la famine mais aussi au chapitre de leur santé mentale, après plus de 600 jours d'offensive? Ce sont 600 jours sans école pour les enfants, 600 jours sans accès à une vie normale où on a droit au repos. Je ne saurais même pas comment aborder la question de la santé mentale, tant chez mes patients que chez mes collègues. Ils approchent les catastrophes d'une manière très détachée et très nonchalante en ce moment, ce qui démontre une fatigue émotionnelle et mentale. Ils ont une force et une résilience exceptionnelles mais qui seront naturellement mises à l'épreuve. Je pense aussi à la prochaine génération. Il y a des enfants qui ont seulement connu la guerre. Tout ce qu'ils ont connu, c'est habiter dans des tentes et l'insécurité alimentaire. Même quand la guerre va finir, espérons prochainement, il restera le fait que le peuple va être marqué d'énormes cicatrices. Q. : Qu'est-ce qui est le plus difficile pour vous au quotidien? C'est le nombre de fois que je dois dire non. Quand les patients me demandent des couches pour leurs enfants, des médicaments pour leurs maladies chroniques, de l'argent et que je dois dire non, ça pèse. C'est lourd, parce qu'on ne devient pas infirmière ou humanitaire pour offrir des soins limités. Ce qui pèse aussi, c'est que comparativement à certains autres conflits, on parle beaucoup de Gaza, et pourtant, les choses ne changent pas. On a du matériel qui peut sauver des vies tout juste à l'extérieur des frontières mais qui ne rentre pas à cause de considérations politiques. Certains propos ont été édités par souci de clarté et de concision.

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