Fiasco SAAQclic : ce qu’il faut retenir de la commission Gallant jusqu’ici

Trente-et-un jours d’audience, 45 témoins, quelque 165 heures de témoignages, 335 documents déposés en preuve : il s’en est dit, des choses, à propos de la transition numérique de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), dans le cadre de la commission d'enquête présidée par le juge Denis Gallant.
Ce qu'il est désormais commun d'appeler « le fiasco SAAQclic » se sera soldé, faut-il le rappeler, par des ratages importants et par une facture d'au moins 1,1 milliard de dollars, soit plus du double de ce qui était initialement prévu.
Au moment où la commission suspend ses travaux publics pour l’été, voici ce qu’il faut retenir des témoignages entendus ces derniers mois.
1. Un projet « emballant »
Les premiers témoins de fait entendus à la commission ont été des membres, présents ou passés, du conseil d’administration de la SAAQ. De leurs témoignages, retenons une chose : la nécessité, selon eux, de faire passer les systèmes informatiques de la société d’État, qui dataient pour la plupart des années 1980, au XXIe siècle.
Dès 2013, des travaux s’amorcent donc pour pérenniser
les systèmes de la SAAQ. On choisit alors d’avoir recours à un progiciel de gestion intégré (PGI), développé et intégré par des firmes externes.
C’est ainsi qu'en 2015 commencent les travaux de ce qu’on appelle désormais le projet CASA
.
Deux ans plus tard, en 2017, un contrat d’une durée de 10 ans est signé avec l'Alliance
, un consortium formé de l’éditeur de logiciel SAP et de la firme informatique LGS. Valeur du contrat, à l’époque : 458 millions de dollars.
On prévoit alors un projet colossal, qui se fera en trois livraisons
.
D’abord, une refonte des systèmes internes (comptabilité, ressources humaines, etc.). Puis, le lancement d’une plateforme informatique pour le public, qui sera plus tard baptisée SAAQclic. Enfin, la troisième livraison doit moderniser les processus d’indemnisation à la société d’État.
On est alors convaincu, du côté du conseil d’administration du moins, que le projet est sur les rails, et que son caractère nécessaire l’emporte sur les inquiétudes formulées par certains.
C’était mon avis que le projet devait aller de l’avant malgré tout, parce que la transformation numérique de la SAAQ était importante.
Le témoignage de l’ancien président du conseil d'administration de la SAAQ Guy Morneau résume probablement le mieux l’attitude à l’égard du projet à l’époque. Quand bien même ça coûterait 50, 100, 200 millions de plus [...] ce n'est pas ça qui va empêcher la Terre de tourner
, a-t-il déclaré devant un commissaire Gallant pour le moins déconcerté.
2. Karl Malenfant, l’homme de la situation
Pour réaliser sa grande transformation numérique, la SAAQ embauche Karl Malenfant à titre de vice-président des technologies de l’information et directeur du projet CASA.
M. Malenfant a déjà piloté un projet similaire, quoique plus modeste, à Hydro-Québec, pour lequel il a travaillé en collaboration avec la firme SAP, la même qui remportera, quelques années plus tard, le grand contrat du projet CASA.
Les témoignages à propos de M. Malenfant sont quasi unanimes. C’est un homme brillant
, qui s’exprime très bien
et qui est en plein contrôle de son dossier
. L’ancien directeur du C. A. Konrad Sioui l’a décrit en une phrase simple : Karl avait réponse à tout
.
M. Malenfant avait un appétit du risque plus élevé que les autres membres de la direction. Il voulait à tout prix livrer
, a résumé dans son témoignage l’ex-administratrice Corinne Charrette.
M. Malenfant, il tirait. C’était un cheval de labeur. Quand ça allait mal, quand c’était difficile, il ne lâchait pas; il tirait. Ça, ça vaut une fortune. Il ne se laissait pas démonter. Il restait optimiste.
Mais à travers les témoignages entendus à la commission, on comprend aussi que Karl Malenfant n'était pas l'homme à se laisser arrêter par les règles ou par les cadres. Il aimait que les choses se fassent vite; son homologue aux finances de l’époque, Yves Frenette, l’appelait d’ailleurs la formule 1
.
On comprend également que Karl Malenfant exerçait une pression constante sur les équipes autour du projet CASA. Ce que Karl veut, Karl l’a
, aurait-on dit à l'époque à Sylvie Chabot, directrice de la gestion contractuelle, lorsqu'elle a remis en question certaines décisions de M. Malenfant.
3. En coulisses, une guerre de tranchées
Si les relations entre M. Malenfant et les membres du C. A. sont harmonieuses et empreintes de confiance, dans les sphères inférieures de la SAAQ, c’est une tout autre histoire.
Dès le début des travaux du projet CASA, l’équipe de vérification interne, menée par son directeur Daniel Pelletier, s’interroge sur certaines pratiques de M. Malenfant.
On remarque d’abord que le vice-président tient absolument à s’entourer de gens qu’il connaît, si bien que certains contrats de plus d’un million de dollars ont été octroyés au terme d’appels d’offres faits sur mesure pour des proches et d'anciens collègues de M. Malenfant.
Certains consultants de l’Alliance sont passés d’un taux horaire de 82 $ l’heure à 350 $ l’heure, sur la même facture. Un changement approuvé par Karl Malenfant.
Ajoutons à cela que, de l’avis de M. Pelletier, Karl Malenfant fait de la comptabilité créative
et surjoue les bénéfices éventuels de la modernisation technologique et de la plateforme SAAQclic.
Chaque fois qu’il le peut, Daniel Pelletier répète que le projet est risqué
et qu'il comprend de nombreux angles morts. La PDG de l’époque, Nathalie Tremblay, lui demande cependant d’édulcorer certaines notes de suivis, de peur, selon le vérificateur, de mélanger les administrateurs
.
Les membres du C. A., eux, ont choisi leur camp. Daniel Pelletier avait, selon Corinne Charette, un déficit de crédibilité
. L'ex-administrateur François Geoffrion lui a avoué avoir toujours eu une sensibilité défavorable
envers la vérification interne. Tout le monde est pour la vertu, mais faut pas que ça empêche le gros bon sens dans l’action
, a-t-il dit au commissaire.
En 2022, à quelques mois du lancement de SAAQclic, les tensions atteignent leur paroxysme. L’Alliance rue dans les brancards : il manque d’argent pour terminer le projet, dit-on. La somme de 222 millions de dollars est évoquée.
La SAAQ a alors un nouveau PDG, Denis Marsolais, qui semble enclin, sous les conseils de M. Malenfant, à octroyer plus d’argent aux fournisseurs. Daniel Pelletier n’est pas de cet avis.
Je lui ai dit : Denis, tu te fais bullshiter.
Finalement, en 2022, pris entre l’arbre et l’écorce
, M. Marsolais choisit d’accorder sa confiance à Karl Malenfant. Une décision qui, de son propre aveu, le hante aujourd'hui.
On a été tassés
, estime après coup Daniel Pelletier, à qui on a demandé de suivre l’évolution des bénéfices
du projet, et non plus d’en pointer les écueils. C’était [comme] d’essayer de trouver du cholestérol dans une pomme de salade
, a dit M. Pelletier au commissaire Gallant.
4. Une maudite cochonnerie
qui pète de partout
Pendant ce temps, le développement des nouveaux systèmes informatiques est plus long et plus complexe que prévu. Mais surtout, les solutions ne semblent pas aussi performantes que ce qui avait été promis par l’Alliance.
Là encore, l’équipe de vérification interne, et particulièrement son expert informatique Vincent Poirier, sonne l’alarme. Sur le terrain, les tests ne sont pas concluants. Les informaticiens travaillent d'arrache-pied, mais les bogues dans la plateforme apparaissent plus vite qu’ils ne peuvent les régler.
À l'automne 2022, malgré le fait que les tests ne soient pas terminés et que des problèmes persistent, la direction de la SAAQ décide d'aller de l'avant avec la mise en ligne de SAAQclic. Les équipes chargées d'effectuer les tests sont donc réaffectées à la mise en production de la plateforme.
Daniel Pelletier continuait de me demander : "Qu'est-ce qui va se passer?"
s'est remémoré M. Poirier.
Ce n'est pas compliqué, Daniel. Tu aimes les images, je vais t'en donner une. On va assister aux Grands Feux Loto-Québec. Ça va péter de partout.
Il y avait pourtant des signes avant-coureurs, selon le contrôleur financier Jérôme Verreault. Selon lui, la livraison 1 du projet, installée quelques années plus tôt, a complètement déstabilisé les systèmes internes de la SAAQ.
On n’était même plus capable de payer aucune facture
, a dit M. Verreault. Les délais de paiement explosent
alors et la SAAQ aurait même reçu des avis de résiliation de services
de la part de ses fournisseurs. Il n’y a plus rien qui se payait.
M. Verreault n’avait pas des mots tendres
à l’endroit des nouveaux systèmes développés par l’Alliance. Ça exaspérait mes collègues, mais je leur disais : "C’est une maudite cochonnerie!"
5. Des mensonges à répétition
Les budgets confirmés en septembre 2020 sont respectés.
C’est une simple phrase, que l’on retrouve dans plusieurs présentations faites par des membres de la haute direction de la SAAQ, Karl Malenfant en tête, à des ministres et à des membres du gouvernement quelques mois avant le lancement de SAAQclic.
Le hic : c’est un mensonge.
Au moment de faire ces présentations aux ministres, en coulisses, la haute direction et le conseil d'administration de la SAAQ avaient déjà accepté d’offrir plus d'argent à l'Alliance. Un avenant au contrat de 45,7 millions de dollars allait être signé quelques jours plus tard.
Confronté à l’existence de cette affirmation un peu partout dans la documentation de la SAAQ de l’époque, l’ex-PDG Denis Marsolais, qui participait à ces rencontres, s’est dit aussi renversé
que le commissaire Gallant.
Je ne sais pas ce que cette phrase fait là
, a-t-il répété durant son témoignage. Il jure néanmoins avoir averti de vive voix au moins un attaché politique du gouvernement Legault, et avoir remis un document détaillant les dépassements de coûts au plus haut fonctionnaire de l’État québécois, l’ex-secrétaire général Yves Ouellet.
Qui savait donc quoi du fiasco SAAQclic avant l’apparition des longues files d’attente devant les succursales de la SAAQ en février 2023? Difficile à dire pour l’instant.
Les audiences publiques de la commission reprendront le 18 août prochain, pour un minimum de sept à huit semaines.
Le commissaire a ensuite jusqu’au 15 décembre pour remettre son rapport.
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