Des Anishinabeg plongent dans le mode de vie de leurs ancêtres
L’après-midi tire à sa fin. Quatre tentes prospecteur sont installées à proximité du débarcadère de Joutel, une ancienne ville minière fermée en 1988, à environ 120 kilomètres au nord d’Amos. Une outarde et un castor cuisent lentement au-dessus d’un feu. Un méchoui traditionnel que les Anishinabeg appellent sakop8an. Ici, l’anishinaabemowin, la langue des Anishinabeg, a préséance.
On a déjà été bénis. On a eu trois castors. On a eu beaucoup de cuisine traditionnelle
, souligne Amy Kistabish-Jerome, instigatrice du projet Immersion Anicinape Anim8e pour la communauté Abitibiwinni de Pikogan, près d’Amos.
Dans une tente qui sert de cuisine, un ragoût de castor (amik e sasoakinitc) et une outarde bouillie (nika e osotc) sont en préparation. Devant, Keenan Nottaway, 21 ans, originaire de Pikogan, fend des bûches pour alimenter le feu du sakop8an.
Je me suis inscrit pour apprendre la langue, la chasse et la trappe. J’aimerais pouvoir comprendre ma grand-mère quand elle raconte ses histoires. J’ai de la difficulté à comprendre des choses. J’ai appris quelques mots en grandissant, mais ils ne nous apprenaient pas comment former des phrases
, explique-t-il.

Keenan Nottawa fend des bûches pour alimenter le feu du sakop8an. Le gaillard de 2,18 m passe difficilement inaperçu.
Photo : Radio-Canada / Martin Guindon
Mais il ne fait pas qu’apprendre. Il savait déjà comment parer le poisson et le castor. J’ai aimé pouvoir montrer aux autres comment faire
, confie-t-il.
Il est là depuis seulement quelques jours, et il savoure déjà pleinement le moment.
C’est exactement ce que je pensais, c’est toute une expérience.
Selena Ruperthouse Papatie, elle aussi âgée de 21 ans, a chassé, pêché et trappé avec son père. Elle refuse rarement une invitation à aller en forêt.
J’espère apprendre de nouvelles affaires, des choses que ma mère ne m’a pas encore apprises. Peut-être, comment arranger des animaux que je n’ai jamais arrangés encore, comme le poisson ou le nika (outarde)
, indique-t-elle.

L'animatrice-locutrice Isabelle Mapachee a justement montré à Selena Ruperthouse Papatie comment elle récupère la viande de l'outarde après le sakop8an, sous l'œil attentif de kokom Alice Jerome.
Photo : Radio-Canada / Martin Guindon
De la parole aux actes
C’est dans cet esprit que le projet Immersion Anicinape Anim8e a été pensé et élaboré par Amy Kistabish-Jerome avec Lyne-Sue Kistabish. Lyne-Sue est coordonnatrice. Amy agit comme chargée de projet. Il s’agit du fruit d’une longue année de préparation.
Souvent, je vais écouter les aînés, écouter les jeunes, les membres de la communauté. Et ils disent qu’il faut faire quelque chose pour la langue, la revitalisation de la langue, l’identité. Ça parle beaucoup de territoires. Puis, même moi personnellement, j’ai des lacunes au niveau de comment m’exprimer en anishinaabemowin
, reconnaît-elle.
Puis, elle a décidé de passer de la parole aux actes.
Je voulais créer un endroit respectueux où les étudiants pourraient apprendre la langue. L’idée, c’était de créer un endroit d’immersion totale. C’était pour combler un manque qu’il y avait dans la communauté. Moi, je voulais vraiment une action concrète. Les gens parlaient d’immersion, qu’il faudrait apporter les jeunes dans le bois, qu’il faudrait plus d’ateliers. À un moment donné, j’étais tannée de l’entendre. Je me suis mise en action
, raconte Amy Kistabish-Jerome.
Une aide financière du ministère de la Culture et des Communications a permis d’acheter de l’équipement. L’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) a offert une formation aux animateurs-locuteurs. Des cours de langue ont aussi été donnés aux participants dans les semaines précédant l’immersion.
Partager la langue et la culture
Le choix de l’endroit pour cette première immersion n’est pas anodin. Joutel est facile d’accès par la route. L’ancien débarcadère donne sur l’Harricana, la deuxième plus longue voie navigable du Canada, qui a longtemps été l’autoroute des Anishinabeg. Ils l’appellent Nanikana, la voie principale.
Je vais toujours m’en souvenir. Il y a Bruno Kistabish, pour ceux qui le connaissent, qui a dit : "J’ai grandi à Joutel. Avant Joutel, on était là. Il y a eu Joutel, on était encore là". Joutel a disparu, puis on est encore là. Mais c’est ça Abitibiwinni Aki, c’est ça le territoire. Pour moi, ça a du sens de venir ici parce qu’on est encore ici. Puis on va toujours être ici. C’est ça l’occupation du territoire
, raconte David Kistabish, qui agit comme animateur-locuteur au sein de l’Immersion Anicinape Anim8e.

L'ancien débarcadère offre un accès à la rivière Harricana. Une douche a été aménagée dans une tente prospecteur pour permettre aux participants de se laver durant la semaine.
Photo : Radio-Canada / Martin Guindon
Avec quatre autres personnes, surtout des aînés, il a accepté de venir transmettre sa connaissance de la langue, de la culture et du territoire anishinabe avec des membres de sa communauté qui n’ont pas eu la même chance que lui.
Je dis la chance parce que je me rends compte que ce n’est pas tout le monde qui a eu la chance comme moi de parler anishinabe avant de parler français. Chez nous, mes parents, ils m’ont parlé juste en anishinabe jusqu’à ce que j’aille à l’école. Avec mes grands-parents aussi, ils parlaient strictement en anishinabe
, raconte-t-il.
Cette transmission du savoir, de la culture et des traditions de ses ancêtres est essentielle pour lui.
Parce qu’on a beau dire qu’on est Anishinabe, mais si on ne parle pas notre langue, si on ne pratique pas nos traditions, nos cultures, qu’est-ce qui va nous différencier?
Mon père m'a toujours dit ça : "Ka8in 8ikat 8anikeken ati 8etcien". N'oublie jamais d’où tu viens, qui tu es, traduit-il. Mais ça vient avec la langue, puis ça vient avec nos façons de vivre, d'être, nos cultures, nos traditions, nos croyances, nos connaissances, tout est rattaché à ça. Si on n'a pas ça, on va s'éteindre. Puis moi, c'est pour ça que je le fais. C'est pour ça que je participe à ça.

Des aînés sont aussi présents avec les participants, dont Tom Mapachee et son épouse Rose.
Photo : Radio-Canada / Martin Guindon
Pour les générations futures
Marie-Soleil Mapachee, 25 ans, profite d’un moment de répit en fin de journée pour préparer sa présentation orale. Les participants doivent se présenter au groupe en anishinaabemowin à la fin de la première semaine.
La jeune femme a grandi à Amos et n’a pas fréquenté l’école Migwan à Pikogan où les rudiments de la langue sont enseignés.
Je pense que c’est vraiment important pour les générations futures, pour garder la langue, la culture et l’identité surtout. Parce que quand ton identité est solide, après ça, tu peux faire ce que tu veux, selon moi
, fait-elle valoir.

Marie-Soleil Mapachee prépare sa présentation qu'elle devra faire en anishinaabemowin.
Photo : Radio-Canada / Martin Guindon
Elle est très touchée par ce qu’elle vit, en étant plus proche qu’elle ne l’a jamais été des traditions de ses ancêtres.
Il y a des choses que je sais un peu, parce que mon père me les a montrées entre autres. Mais il y a aussi bien des choses que ma grand-mère faisait et je n’ai pas pu avoir des liens bien proches avec elle avant qu’elle décède. C’est vraiment cool. Mais ça fait sortir plein d’émotions. C’est difficile à décrire. De savoir que nos ancêtres ont passé par là, puis ont vécu bien des choses qu’on vit juste à petites doses aujourd’hui
, confie-t-elle, visiblement émue.
Marie-Soleil Mapachee porte aussi un enfant. Ce qui vient ajouter à toute la signification de cette immersion culturelle pour elle.
J’avais comme un but aussi de le faire pour mon bébé qui s’en vient. C’est comme d’une génération d’avant qui va se transmettre encore jusqu’ici. Juste être dans le bois avec les aînés, nos professeurs, et parler avec eux. C’est plus facile après ça de comprendre la langue, on fait des liens. Un mot veut dire plein de choses
, explique-t-elle.
Reconnecter avec ses origines

Marie-Soleil Mapachee et Katy Rankin participent à l'Immersion Anicinape Anim8e pour connecter ou reconnecter avec leurs origines anishinabe.
Photo : Radio-Canada / Martin Guindon
Âgée de 61 ans, Katy Rankin est non seulement la doyenne des participantes, mais elle est venue d’Ottawa pour vivre cette immersion. Toute sa famille maternelle vient de Pikogan, mais sa mère a dû quitter la communauté parce qu’elle a épousé un Blanc, comme l’exigeait la Loi sur les Indiens.
C’est comme un rite de passage. Ce n’est pas un choix que j’avais, il fallait que je le fasse. C’est un appel du cœur. Ma mère est allée au pensionnat, puis elle a été coupée de sa culture parce qu’elle a dû habiter en ville. Je ne le fais pas juste pour moi. Je le fais pour les prochaines générations chez nous, mes enfants, même mes sœurs. J’espère qu’elles vont venir ici à un moment donné
, souhaite-t-elle.
Pour Katy Rankin, l’objectif était surtout de venir apprendre la langue. C’est ce que je pensais en venant ici, mais avec l’immersion, c’est beaucoup plus que ça. On a fait la trappe aux castors il y a deux jours, on est allés mettre des filets à l’eau, dépecer des orignaux et des perdrix. Je ne l’ai pas fait, mais j’ai regardé
, affirme-t-elle.
En y réfléchissant bien, Katy Rankin est en train de répondre à l’appel de son défunt grand-père.
Il y a peut-être une trentaine d’années, il m’avait dit : "Katy, il faut que tu retournes apprendre, sinon on va s’éteindre. On va disparaître". J’étais jeune, je n’écoutais pas nécessairement, puis j’ai compris : "Retourne à l’école". Ce que j’ai fait. J’ai fini mon secondaire, collégial et universitaire. C’est juste il y a environ 15 ans que j’ai réalisé. Je pense qu’il voulait dire : apprendre la culture, parce que sinon on va s’éteindre. C’est ce que je fais depuis ce temps
, explique-t-elle.
D’autres saisons à découvrir

Le campement a été installé dans l'ancien village de Joutel, en bordure de la rivière Harricana.
Photo : Radio-Canada / Martin Guindon
L’esprit convivial qui règne dans le campement est facilement perceptible. Il ne faut pas vendre la peau du mak8a (de l’ours) avant de l’avoir trappé, mais l’Immersion Anicinape Anim8e semble déjà en voie d'atteindre ses objectifs.
Amy Kistabish-Jerome espère qu’il s’agit de la première de plusieurs autres cohortes.
J'aimerais que nos élèves aient plus de cours préparatoires pour qu’ils soient vraiment prêts. Puis, on aimerait en faire un en septembre et en faire un l'hiver aussi parce que tu sais, l’Anishinabe, il fait différentes activités durant les saisons. Notre but, c'est d'en faire trois par année. On va commencer par un, mais on aimerait bien l’offrir dans d’autres saisons parce qu’il y a plusieurs activités qu’on peut faire selon la saison
, conclut-elle.
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