Retour sur les traces d’une enfance heureuse à l’orphelinat
Au 430, Alexandre-Taché, le Conservatoire de musique de Gatineau accueille aujourd’hui les musiciens classiques en formation de la région. Jusqu’au début des années 1970, le bâtiment abritait l’Orphelinat Ville-Joie-Sainte-Thérèse de Hull. René Leduc y a vécu une enfance heureuse en tant que pensionnaire, jusqu’à son adoption. Cette maison, sa toute première, il la retrouve près de 60 ans plus tard.
Avant de franchir la grande porte en bois du Conservatoire, René Leduc a les yeux rivés sur la bâtisse. Bien ancré dans le présent, le lieu n’en ravive pas moins ses souvenirs. L’ancien pensionnaire remonte les aiguilles du temps. Destination : 1960.
Ici, c’est chez moi.

L’Orphelinat Ville-Joie-Sainte-Thérèse de Hull a accueilli le petit René de ses 10 jours à ses 6 ans.
Photo : Gracieuseté de René Leduc
À son arrivée à l’orphelinat au printemps 1960, René Leduc portait le prénom de Mathieu et n’était âgé que de 10 jours. Il y passera les six premières années de sa vie, jusqu’à son adoption.
Il se souvient qu’une trentaine de sœurs s’occupaient alors de quelque 125 enfants de tous âges, de quelques jours à leur majorité. Après, à 15-16 ans, ils partaient sur le marché du travail
.
Il fait froid ce matin-là, mais l’architecte de métier reste longtemps à l’extérieur à fixer la porte d’entrée. Il tient dans ses bras un album qu'il ouvre cérémonieusement, en s'arrêtant sur une photo. Sur celle-ci, on le voit tout endimanché, souriant et fier, debout devant cette même porte qu’il s’apprête à ouvrir pour revisiter ces espaces où il dit avoir jadis reçu beaucoup d’amour.

Autrefois pensionnaire de cet orphelinat qui deviendra plus tard le Conservatoire de musique, René Leduc revisite avec beaucoup d’émotion sa toute première maison.
Photo : Radio-Canada / Simon LaSalle, Radio-Canada / Gracieuseté de René Leduc
Voyage dans le passé
Dès qu’il franchit le seuil, le regard de René Leduc se pose sur le grand escalier de bois, situé à gauche de la porte d’entrée. Enfant, il n’avait pas le droit de l’emprunter : les chambres des religieuses se situaient à l’étage, au bout des marches interdites
. René Leduc rit en se remémorant toutes ses tentatives manquées pour grimper en douce l’escalier.
Une fois, je suis monté sur le palier, puis je me suis fait dire : “Enweye, en bas!”
, tonne-t-il. Moi, je suis curieux. Fait que je suis monté et je suis redescendu assez vite
, se rappelle-t-il, le regard espiègle.

Cette fois, la voie est libre! C’est avec un sourire amusé que René Leduc emprunte pour la toute première fois l’escalier autrefois interdit, en gravissant les marches qui craquent.
Photo : Radio-Canada / Simon LaSalle
Au détour d’un couloir, d’un escalier ou d’une fenêtre, plusieurs images du passé lui reviennent. À l’étage, les studios destinés aux professeurs du Conservatoire ont remplacé les chambres des religieuses.
Je trouve ça extraordinaire, car ça nous parle : on les occupe ces lieux-là, on les connaît!
, commente le directeur des lieux, Marc Langis, en découvrant les photos de René Leduc. Ce dernier se montre attentif et sensible à l’émotion de son hôte d’un jour.

«J’étais beaucoup plus pieux à l'époque qu'aujourd'hui», confie René Leduc. Dans l’ancienne chapelle devenue aujourd’hui salle de concert, il fait semblant de célébrer la messe.
Photo : Radio-Canada / Simon LaSalle
Souvent, on associe cette réalité [l’orphelinat] à quelque chose de lourd : manque d’amour, manque de soins [...] Mais il y a quand même eu beaucoup d'amour donné [ici]. Je trouve ça merveilleux.
René Leduc déambule de pièce en pièce. De la salle de concert qui autrefois abritait la chapelle où il a fait sa première communion, à la bibliothèque où se trouvait jadis la pouponnière et son berceau, l’ancien pensionnaire relève les changements opérés, égrenant au fil des espaces ses précieux souvenirs.

Aux beaux jours, les enfants pouvaient se rendre dans le jardin pour cueillir des fruits ou se rafraîchir dans la pataugeoire de la propriété.
Photo : Gracieuseté de René Leduc
Depuis la fenêtre située au-dessus de la chapelle, il indique l’endroit où se trouvaient autrefois la pataugeoire et les jardins garnis de vignes et d’arbres fruitiers. Il y avait un jardin. Il y avait des lapins. Il y avait toutes sortes de choses
, poursuit René Leduc.
Au détour d’un couloir, l’ancien pensionnaire reconnaît d’autres lieux clés de son enfance, ici les salles de cours de ses camarades, là le bureau où travaillait la personne qui prenait les demandes d'adoption
, raconte-t-il.

«Il me semble que les couloirs étaient interminables!», commente René Leduc, en se remémorant des enfants qui y couraient.
Photo : Radio-Canada / Simon LaSalle
« Une maman, littéralement »
Une porte en particulier retient l’attention de René Leduc : celle de son dortoir. Il hésite à l’ouvrir pour redécouvrir sous un jour nouveau cet endroit où il a dormi, rêvé, grandi.
Les petits lits ont disparu, mais René Leduc n’a aucun mal à reconnaître chaque recoin de la pièce. Il y avait une trentaine d'enfants ici
, précise-t-il.

En entrant dans l’espace qui autrefois accueillait son dortoir, René Leduc s'arrête net. Ses yeux se remplissent de larmes. L’émotion est palpable.
Photo : Radio-Canada / Simon LaSalle
Ici, c’était le lit de mère Cécile Dominique
, murmure-t-il la gorge nouée, indiquant un espace de l’autre côté d’une fenêtre vitrée. De là, la religieuse surveillait ces enfants dont elle a pris soin et qu’elle a aimés comme les siens, ajoute l’ancien pensionnaire de l’orphelinat.
Combien de fois elle m’a bercé... C'était une maman. Littéralement, c'était une maman puis nous, on était ses enfants.

«Regarde, on est assis sur elle tout le temps», relève René Leduc au fil de ses photos d’enfance.
Photo : Gracieuseté de René Leduc
Elle nous aimait comme si on était son propre sang
, insiste-t-il, ajoutant avoir écrit un poème pour rendre hommage à la religieuse.
René Leduc reconnaît avoir vécu de très beaux moments
, six années durant, au sein de l’orphelinat. Il se sent reconnaissant d’avoir reçu une belle éducation
de la part des religieuses. Une éducation dans la foi chrétienne, évidemment, mais [...] le savoir-vivre, ça n’a pas de religion. C'est un enseignement qui est précieux
, souligne-t-il.

Assurant avoir vécu une enfance ponctuée «de très beaux moments», René Leduc présente cette photo d’un baiser innocent immortalisé par une religieuse.
Photo : Gracieuseté de René Leduc
Il retrouve le lieu où les parents adoptants signaient les papiers avant de repartir accompagnés d’un des pensionnaires. Au fil de la visite, les souvenirs se bousculent, certains plus clairs que d’autres.
Il désigne l’espace réservé aux filles, d’où les garçons étaient autorisés à suivre les matchs de hockey, mais uniquement les deux premières périodes. Les filles étaient plus vieilles, elles avaient le droit de veiller plus tard. On allait les voir le lendemain pour connaître les résultats
, témoigne-t-il.
Il se souvient de manière plus vague d’un début d’incendie maîtrisé, mais reste marqué par la chute de linge en acier inoxydable, un immense cylindre qui partait du troisième, qui s'en allait jusqu'au sous-sol
, dans lequel il s’était laissé glisser lors de l’alerte.

Si certains souvenirs semblent vagues 60 ans plus tard, d’autres demeurent parfaitement clairs.
Photo : Radio-Canada / Simon LaSalle
La visite touche à sa fin. En se dirigeant vers la cage d’escalier, inconsciemment, René Leduc se met à chanter. Sa voix résonne contre les murs, exactement comme lorsqu’il était petit.
Au moment de quitter l’orphelinat, René Leduc sourit. À jamais ancrés dans son cœur et dans ces murs qui abritent désormais le Conservatoire, ses souvenirs le réconfortent telle une jolie musique qui réchauffe l’âme des grands enfants.

René Leduc revient sur son enfance à l’orphelinat Ville-Joie-Ste-Thérèse à Hull.
Photo : Radio-Canada / Maxim Allain
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