Controverse autour des débats des chefs : « Une catastrophe qu’on aurait pu éviter »
Éric-Pierre Champagne, président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), estime que la Commission des débats des chefs a des comptes à rendre après la controverse qui a entouré la présence de représentants de Rebel News, un média accusé de mener des campagnes de désinformation, au débat de mercredi soir, de même que l’annulation du point de presse post-débat jeudi soir.
La Commission a échoué lamentablement dans son travail
, a dit estimer le président de la FPJQ, interrogé par Maxime Coutié à l’émission Tout un matin sur ICI Première. C’est vraiment une catastrophe qu’on aurait pu éviter.
La Commission des débats des chefs a annulé à la dernière minute les mêlées de presse des leaders fédéraux qui ont traditionnellement lieu à la fin des débats, invoquant son incapacité à garantir un environnement propice
pour les journalistes, mais sans donner plus d’explications ni répondre aux questions.
L’annulation in extremis de la conférence de presse alors que des dizaines de journalistes étaient présents dans la salle de presse pour questionner les chefs a privé les Canadiens d’un exercice démocratique super important
, a soutenu M. Champagne. Tout ça a été annulé par incompétence, d’une certaine façon
, a-t-il ajouté.
Incompétence
parce que, selon le président de la FPJQ, l'affiliation du média militant proche des milieux d’extrême droite n’était pas un secret. La Commission aurait dû faire un minimum de recherche
qui lui aurait permis d’apprendre, bien avant jeudi soir, que Rebel News est enregistré comme un groupe tiers auprès d'Élections Canada, ce qui veut dire qu’il souhaite prendre part à des élections ou en influencer les résultats
.
On connaît l’historique de Rebel News
, a souligné M. Champagne. Ce n’est pas comme si c’était une organisation qui fonctionnait selon les règles journalistiques et qui a subitement dérapé. Visiblement, la Commission n’a pas fait de grandes recherches avant de les accepter comme média
, a-t-il ajouté.
Maintenant qu’on sait que Rebel News est enregistré comme groupe tiers pour collecter des fonds et pour dépenser de l'argent en publicité pendant la campagne, cette organisation n’a plus aucune crédibilité
, a fait remarquer le président de la Fédération.
Ils doivent choisir leur camp : soit ils font de la politique, soit ils font du journalisme. Ils ne peuvent pas faire les deux.
De l’intimidation pure et simple
Le directeur général de la Commission des débats des chefs, Michel Cormier, a affirmé que celle-ci avait pris la décision d’accréditer Rebel News pour la période des questions après le débat des chefs pour éviter de se retrouver à nouveau devant les tribunaux.
La Commission a perdu deux causes devant la Cour fédérale, en 2019 et en 2021, après avoir tenté d’empêcher des représentants de ce média qui mène des actions provocatrices de participer à des conférences de presse.

Michel Cormier, directeur général de la Commission des débats des chefs
Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Cloutier
M. Cormier a soutenu que la Commission ne voulait pas perdre un autre procès et qu’elle a donc jugé préférable de céder devant les demandes de ces intervenants.
Je suis le premier à ne pas être content de cette situation, mais on n’y peut pas grand-chose. On a tenté de minimiser le risque.
Le fait que la Commission ait cédé à la demande d’accréditer les représentants de Rebel News par crainte de poursuites judiciaires démontre qu’on peut facilement être intimidé
, a affirmé le président de la FPJQ.
Personne n’aime recevoir des mises en demeure, mais il y a des principes importants à défendre et on les a complètement ignorés
, a-t-il ajouté.
C’était de l’intimidation pure et simple et ça a fonctionné.
Qui plus est, la Commission a très mal joué ses cartes
lors de ces procès, a dit estimer Roland-Yves Carignan, professeur enseignant à l'École des médias de l'UQAM, au micro d’Alec Castonguay à l’émission Midi info.
En 2021, la Commission avait refusé l'accréditation à Rebel News, estimant que son militantisme allait au-delà du champ du journalisme éthique
, selon le mémorandum soumis au tribunal.
Le juge a estimé qu’il y avait des précédents comme celui du Toronto Star, une organisation médiatique reconnue qui affiche clairement qu'elle milite en faveur de la justice sociale. Dans ce contexte, on ne pouvait pas, sous prétexte de militantisme, refuser l'accès aux représentants de Rebel News, a rappelé M. Carignan.
Pour avoir gain de cause, la Commission aurait plutôt dû s’appuyer sur l’adhésion au guide de déontologie journalistique, estime-t-il. On ne serait peut-être pas en train de discuter de tout ça si la Commission n’avait pas cafouillé autant
, a noté M. Carignan.
Comment définir Rebel News?
Rebel News se présente, sur son site web, comme un des rares médias qui ont le pouvoir, la liberté et la portée nécessaires pour remettre en question les points de vue présentés dans les médias grand public
.
On le définit généralement comme un média militant proche des milieux d’extrême droite. Ses pratiques, cependant, sont problématiques, selon le président de la FPJQ.
Les représentants de ce média se mettent en scène
, a dénoncé M. Champagne, qui a indiqué que lors de manifestations, ils provoquent parfois les autorités ou les manifestants pour ensuite se plaindre qu’on les brusque.
Ce sont des pratiques contraires aux règles de l’art et aux normes déontologiques de la profession journalistique
, a affirmé Éric-Pierre Champagne en entrevue à l’émission Tout un matin.
Le fait qu’il soit enregistré comme tiers auprès d’Élections Canada enfonce le clou dans le cercueil
, a déclaré M. Champagne. Ce n’est pas un média d’information et ses soi-disant journalistes ne sont pas des journalistes, ce sont des militants
, estime-t-il.
Frédéric Boily, professeur de science politique au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, décrit Rebel News comme une organisation qui recherche ce genre de coup de publicité
pour pouvoir jouer à la victime
et se dire marginalisée
.
Depuis quelques années, outre un glissement progressif chaque fois plus à droite, cette organisation dérive vers la partisannerie et est en train de quitter complètement l’univers journalistique
, a noté ce chercheur en entrevue à ICI RDI.

Le reportage de Gabrielle Proulx.
Une coûteuse inutilité
En point de presse vendredi matin, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a soutenu que la Commission des débats des chefs est une coûteuse inutilité
, voire une nuisance
.
Vendredi matin, Radio-Canada a contacté Ezra Levant, fondateur de Rebel News, afin d'obtenir ses commentaires sur cette situation. Au moment d'écrire ces lignes, Radio-Canada n'avait pas eu de réponse.
Reprenant les célèbres propos de l’ex-ministre libérale Monique Jérôme-Forget sur la Société immobilière du Québec (SQI), Yves-François Blanchet a soutenu que ce sont des pas bons
.
On a mis un million de dollars dans les mains d'une commission qui s'est substituée à une partie du travail que le consortium des médias faisait [mieux avant]. On constate qu'ils sont quelque part entre nuisibles et inutiles.
Après l’annulation du Face-à-Face de TVA et du point de presse en français après le débat en anglais, M. Blanchet s’est dit désenchanté
d’avoir perdu ces deux possibilités de s’adresser aux électeurs.
Il y a des outils dans une campagne électorale auxquels on a le droit de s'attendre, puis on nous les a enlevés
, a affirmé M. Blanchet.
Le chef libéral, Mark Carney, a soutenu que cette annulation était une tragédie
et que ce serait une bonne idée
de réfléchir à une réforme de la Commission.
Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, a quant à lui répété qu’il ne voulait pas commenter cette situation. C’est le seul chef qui a refusé de répondre aux questions des représentants de Rebel News mercredi soir après le débat en français, accusant cette organisation de faire la promotion de la désinformation
.
Questionné à ce sujet, le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, a évité de se prononcer sur cette affaire, répondant vendredi qu'on devrait se concentrer sur les enjeux qui touchent la vraie vie du vrai monde
.
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