Alanis Obomsawin à New York (avec le Canada proche du cœur)
Après Berlin, Vancouver, Toronto et Montréal, la rétrospective sur le travail de la documentariste, chanteuse et activiste abénakise Alanis Obomsawin, Les enfants doivent entendre une autre histoire, s’arrête désormais à New York.
Je suis très touchée de voir l’intérêt que tant de monde ont pour mon travail. J’aurais jamais pensé ça de ma vie
, a lancé d’emblée l’artiste de 92 ans en entrevue avec Espaces autochtones.
Alanis Obomsawin était présente cette semaine à New York pour le lancement de l’exposition, qui est ouverte au public depuis jeudi, et qui se poursuivra jusqu’au 25 août, au MoMA PS1, dans le quartier Queens de la mégalopole.
C’est donc un premier arrêt aux États-Unis pour Les enfants doivent entendre une autre histoire (The Children Have to Hear Another Story, en anglais), qui souligne entre autres, à travers la vie et le travail de l’artiste, l’évolution des droits des Autochtones. Jusqu’en janvier dernier, l’exposition était présentée au Musée d’art contemporain de Montréal.

Le film « Quand toutes les feuilles seront tombées » (When All the Leaves Are Gone), d'Alanis Obomsawin, est sorti en 2010.
Photo : Office national du film du Canada
Au sujet de cette dernière exposition, Alanis Obomsawin s’est dite émue de voir tant d’enfants qui sont venus, de tous les âges
, et de voir leurs dessins laissés après leur visite de l'exposition.
De plus vieux enfants lui ont aussi rendu hommage. La documentariste raconte qu’une professeure de l’Université McGill lui a envoyé un cahier rempli de poèmes écrits par ses étudiants sur sa rétrospective.
C’était tellement touchant. Je l’ai lu un soir dans mon lit. Je me disais : "Ça se peut pas."
Une ancienne école comme lieu d'exposition
C’est toutefois le passage de l’exposition à Vancouver qui aura inspiré le MoMA PS1 à la présenter à son tour, sa directrice, Conie Butler, l’ayant visitée en 2023.
Connie a été très impressionnée par cette femme puissante qui, depuis plus de 60 ans, réalise des films sur sa communauté, sur les vraies histoires des peuples autochtones du Canada
, explique Elena Ketelsen González, assistance conservatrice au Moma PS1, qui a organisé la présentation.

Alanis Obomsawin à Kanesatake, en 1990, sur le bord du lac des Deux Montagnes.
Photo : Office national du film du Canada
C'est quelque chose qu'il faut présenter aux États-Unis, qu'il faut présenter à New York
, se serait donc dit la directrice, Conie Butler.
Ce n'est pas quelque chose qu'Alanis affirme à propos d'elle-même, mais elle est féministe. Elle est très investie dans le bien-être des femmes et dans la façon dont celui-ci est profondément lié au bien-être des enfants
, tranche Elena Ketelsen González.
Cette dernière juge, à l'instar d'Alanis Obomsawin, que la version new-yorkaise de Les enfants doivent entendre une autre histoire se démarque par le fait que le MoMA PS1 était, avant d'être un musée, une école publique. De quoi ajouter des défis logistiques (de nombreuses salles ayant été préservées), mais aussi un certain symbolisme.

Le bâtiment du MoMA PS1 était auparavant un établissement scolaire.
Photo : MoMA PS1/Steven Paneccasio
L'exposition trouve tout son sens dans le fait qu'il s'agit d'une ancienne école. L'exposition est très axée sur ses films et son art, mais il y a aussi une composante éducative
, pense Elena Ketelsen González.
J’aime beaucoup l’allure de l’ancienneté de cette école et de ce que ça représente, la présence de tous ces enfants-là.
Chaque [ville] fait ça à sa manière. C’est très différent d’une place à l’autre
, explique l'artiste, qui s'en réjouit.
Chanter à New York, d'hier... à aujourd'hui
Alanis Obomsawin affirme avoir de beaux souvenirs de New York
, notamment parce que le MoMA a, en 2008, présenté une exposition sur ses œuvres cinématographiques. Mais pas seulement.
La première fois que j’ai chanté sur un stage public, c’était à New York, et c’était en 1960. Ça fait 65 ans. Pouvez-vous vous imaginer?
J’étais tellement gênée et tellement énervée ce jour-là. Je pensais mourir. Les lumières étaient toutes sur moi, on voyait pas les gens. J’avais trouvé ça très intimidant. Je me suis dit : "Je ne ferai plus jamais ça."
Et pourtant, plusieurs décennies plus tard, en 2025, les New-Yorkais ont eu à nouveau la chance de voir la réalisatrice de Kanehsatake : 270 ans de résistance chanter de manière impromptue.
C’est qu’à la soirée de lancement de cette exposition, la foule – composée d’Autochtones et d’allochtones, de connaisseurs et de curieux – était si nombreuse que le silence était impossible à atteindre.
Il y avait tellement de monde et il y avait tellement de bruit que je ne me voyais pas faire un discours. Fait que j’ai chanté à la place!
L’attention du public a donc été captée par la mélodie d’une chanson qu’Alanis Obomsawin a créée il y a très longtemps pour la rivière Saint-François, à côté d’Odanak, qui avant s’appelait Alsigôntekw
, en référence à la nouvelle selon laquelle on y déversait des déchets chimiques.

Alanis Obomsawin le 25 mars 2025, lors du lancement de la rétrospective à New York.
Photo : Marie-Claude Lamoureux/ONF
Un moment qui a bouleversé Elena Ketelsen González.
Dès qu'Alanis a entamé sa chanson, ce fut un silence absolu, un respect absolu. Les gens étaient tellement captivés et je pense que nous savions tous que nous étions témoins d'un moment historique. Quand Alanis chantera-t-elle à nouveau à New York!?
, explique l’assistante conservatrice.
Lorsqu'on voit Alanis en action, on comprend pourquoi les gens sont si captivés par elle. C'est une toute petite femme, et elle tient et commande l'espace et l'expression d'une manière si incroyable.
Un contexte particulier
Le contexte géopolitique actuel ajoute une dimension et un sens particuliers à la présentation de Les enfants doivent entendre une autre histoire à New York.
Sans même avoir été interrogée sur les tensions actuelles entre le Canada et les États-Unis, ou sur le président Donald Trump, Elena Ketelsen González a souhaité mettre en valeur la pertinence de cette exposition dans le contexte actuel, considérant que, aux États-Unis, ils sont nombreux
à se sentir désespérés en ce moment
et que certaines personnes, en particulier chez les millénariaux, ont des lacunes dans la compréhension de l’histoire
.
Je pense vraiment que cette exposition arrive à un moment charnière pour les États-Unis et, bien sûr, à un moment très intense de nos relations avec le Canada.
L'assistante conservatrice juge ainsi que le militantisme et le travail acharné d’Alanis Obomsawin est tout simplement une grande source d’inspiration
, voire d’optimisme face à l’avenir.
Il s'agit de décennies de militantisme et d'histoires, et je pense qu'Alanis est vraiment une lueur d'espoir à notre époque et un modèle à suivre.

La réalisatrice Alanis Obomsawin lors du tournage du film « Richard Cardinal: Cry from a Diary of a Métis Child » (Richard Cardinal : le cri d'un enfant métis).
Photo : Office national du film du Canada
Alanis Obomsawin a, pour sa part, tenu à souligner sa grande réjouissance quant à la situation des Autochtones au Canada, comparativement au reste du monde.
Je travaille et je me promène à travers le monde, dans toutes sortes d’endroits dans différents pays. Et je dois vous dire que je suis très attachée au Canada. Le Canada est en avant concernant nos peuples. Ce qu’il se passe chez nous, c’est merveilleux.
Les Canadiens, je sais qu’ils veulent voir une justice faite à nos peuples. [...] Alors, au Canada, pour moi, je pense qu’on est bien servi maintenant. Je dis merci aux Canadiens de supporter toutes ces institutions-là qui font un grand changement pour tout le monde.
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