Cooke-Sasseville : 25 ans de prise de risques assumée
Jean-François Cooke et Pierre Sasseville se sont alliés au début du siècle afin de métisser leurs pratiques artistiques. Depuis, une quarantaine de leurs œuvres d’art public captivent les passants par leurs couleurs, leur humour et leur caractère réflexif, aux quatre coins du pays. Retour sur 25 ans de création, mais surtout 25 ans d’amitié et de complicité.
Je me souviens d'avoir fait une entrevue, j'étais dans une salle d’habillage du Simons!
Pierre Sasseville rigole à l’évocation de ce souvenir. La rencontre est un moment pivot dans la carrière de Cooke-Sasseville. Ces deux cerfs de Virginie posés sur la place Jean-Béliveau, est encore l'œuvre dont ils se font le plus parler. Il y a eu un avant et un après La rencontre.
Cette œuvre avait tout pour faire jaser. Située devant le Centre Vidéotron, elle bénéficiait à l’époque du plus gros budget jamais accordé pour une intégration d’art public : 1,125 million de dollars provenant de la Ville de Québec et du ministère de la Culture et des Communications. Avec ses 11 mètres de haut, elle était la plus grande sculpture de bronze coulée au Canada.
On y a quand même goûté!
se rappelle Jean-François Cooke, lorsqu’il repense aux 18 mois qu'a duré la conception. Qu’est-ce qu’on lui reprochait? Ne pas avoir de lien clair avec le hockey. Ce que les gens avaient en bouche, c’était "C’est beau, mais ça fitte pas avec le hockey”, alors que la demande qu’on avait eue en rencontre préliminaire, c’était de ne surtout pas parler de hockey.

«La rencontre» (2017) de Cooke-Sasseville, place Jean-Béliveau, Québec.
Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy
Ou du moins, de ne pas le montrer graphiquement. Parce que les clins d'œil aux sports de glace sont nombreux : l’idée de la rencontre sportive, le reflet des cerfs dans une glace, et le garde-corps fait de retailles de lames de patin, vestige d’un certain patrimoine industriel de la ville de Québec.
Une rondelle des Nordiques datant de 1984 a même été insérée à l’intérieur d'un des deux animaux.
La pièce a été inaugurée en septembre 2017. Au moment où on a installé la sculpture, que les gens étaient en mesure de vivre avec, d’aller la voir, à partir de ce moment-là, il y a vraiment eu une appropriation
, raconte Sasseville.
Le duo s’entend pour dire que La rencontre a été une carte de visite exceptionnelle. Pourtant, sa carrière avait commencé plusieurs années plus tôt.
La première rencontre
Il y a un peu plus de 25 ans, Jean-François Cooke se lançait dans une formation postsecondaire en art et technologie informatisée dans sa région natale, à Alma, avant de poursuivre ses études en arts à l’Université Laval.
Parallèlement, après deux sessions en graphisme au Cégep de Rivière-du-loup, Pierre Sasseville termine ses études collégiales en arts visuels.
Leur première rencontre a plutôt été de courte durée. Les deux jeunes étudiants, perdus devant un panneau d’information d’un pavillon de l’Université Laval, cherchaient un local. C’est seulement plusieurs mois plus tard qu’ils font réellement connaissance.
À la fin de leur premier cycle universitaire, un peu par manque de temps, ils ont collaboré ensemble sur une proposition d’exposition. C’était la première fois que les deux artistes métissaient leurs pratiques pour un projet commun.
Les étudiants avaient une approche ainsi que des réflexions similaires.On avait des questionnements sur la société, sur l’art qui était transposé dans nos œuvres
, explique l’homme originaire du Saguenay. C’est au niveau du discours qu'on s’est trouvés, qu’on a eu envie de continuer et de créer des choses qui allaient nous sortir de notre zone de confort.

«L'Odyssée» de Cooke-Sasseville
Photo : Gracieuseté Cooke-Sasseville
Son comparse ajoute : L’expérience nous a amenés à des surprises, un paquet de réflexions et d’amusement liés à la production qu’on était en mesure de faire ensemble, qui amenaient chacune de nos pratiques ailleurs.
C’est aussi à deux qu’ils ont compris que vivre des arts visuels était possible. Jean-François et moi, rapidement on s’est confié sur le fait que les deux, on se projetait vraiment dans une carrière d’artiste
, se remémore Pierre, qui a dû rassurer ses proches lorsqu’il a pris la décision de ce choix de vie.
La chimie entre les deux était tellement forte à la fin du bac qu'ils se sont lancés dans une maîtrise en duo, malgré les complications administratives.
Et pourquoi choisir Cooke-Sasseville et non pas Sasseville-Cooke? Ils ont suivi l’ordre alphabétique, tout simplement.
Le tout est plus grand que la somme de ses parties
C’est cliché, mais c’est vrai : le tout est plus grand que la somme de ses parties. C’est ainsi que Pierre Sasseville perçoit sa cohésion avec son partenaire. Ce n’est pas Jean-François Cooke plus Pierre Sasseville. C’est Cooke-Sasseville.
C’est une entité. Les forces de chacun sont mises en commun.
À leurs débuts, il était plus facile de reconnaître le travail de chacun dans une œuvre. Pierre faisait dans le pictural et Jean-François dans la sculpture cinétique. Rapidement, l’idée est devenue le point central de la création, peu importe leurs compétences d'exécution. Au besoin, ils allaient aussi s’entourer de collaborateurs. Ce qui sera le cas.
En plus d’unir leurs pratiques et leurs forces respectives, former une équipe leur permet de mieux assumer leur humour noir et d’être plus arrogants.
Il y a des projets que, des fois, arriver tout seul, le soir du vernissage, je me sentirais petit. D’arriver à deux, ç’a peut-être permis d’être plus baveux et d’être plus sûrs de notre ''shot''.
Le travail de Cooke-Sasseville est plutôt singulier. Pierre Sasseville le décrit comme un piège visuel : Nos sculptures et installations s’articulent autour des notions d’apparence et de tromperie, tout en jouant sur le rapport à la première impression.
Leurs œuvres séduisent rapidement grâce aux objets représentés (gros œil, batteur à œufs, crayon surdimensionné, foyers) par l’humour ou par les couleurs vives. Derrière ce premier contact sympathique se cache un discours plus complexe.

Maquette de l'œuvre «Longue portée»
Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy
Certains spectateurs ne vont pas le voir et vont s’arrêter à l'aspect amusant ou ludique. D’autres vont aller du côté plus profond
, avoue Sasseville, qui ne sent pas que leur art est incompris pour autant. Il nous apparaît tout à fait naturel que certains se satisferont de la première couche de lecture de nos œuvres. C’est probablement ce qui nous permet de toucher un vaste public.
Cooke-Sasseville s’inspire de l’époque actuelle, de ses angoisses et de ses questionnements par rapport au monde dans lequel on vit. Par ses créations, le duo réussit à conceptualiser des inquiétudes qu’il est incapable de verbaliser.
C’est pourquoi les deux artistes doivent rester en constante communication. Parce qu’avoir des idées à deux reste un défi.

«La trajectoire» a été installée au Centre communautaire du jardin dans l'arrondissement Charlesbourg.
Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy
Jean-François Cooke raconte que rapidement, dans sa collaboration avec Pierre Sasseville, ils ont eu à se dire : Va falloir arrêter de s’excuser d’avoir des mauvaises idées.
La censure des mauvaises idées
ne s'opère pas quand on réfléchit seul dans sa tête. Pourtant, ces idées permettent parfois de rebondir sur de meilleures. Elles sont donc nécessaires pour le processus de création. Une confiance mutuelle s’est installée afin d’éviter une certaine autocensure.
Si deux têtes valent mieux qu’une, quatre bras valent assurément mieux que deux! Une carrière en arts visuels, c’est complexe parce que c’est un peu le parent pauvre de la culture
, affirme Pierre, en précisant qu’il est difficile d'obtenir du financement.
La plupart de nos projets, on les fait de A à Z. On est à la fois le coursier qui magazine, le gars qui prépare le buffet et aussi le créateur. On a tous les chapeaux. Le fait d’être deux, dans l’attribution des tâches, c’est pas quelque chose qui nuit!
Du musée… au musée
En 25 ans, les deux comparses ont traversé ensemble de nombreuses étapes de vie. Le monde de l’art étant ce qu’il est, les jeunes artistes avaient besoin d’un emploi alimentaire, nécessaire à leur survie, à leur sortie de l’université. Avec l’énergie de la jeunesse, les journées de travail s’allongeaient pour concilier revenus stables et création artistique.
Le soir, on repartait sur un autre chiffre
, s’étonne encore Jean-François Cooke. Après souper, les artistes en début de carrière se donnaient rendez-vous à l'atelier pour y travailler parfois jusqu’à tard dans la nuit. Et le lendemain matin, de retour au boulot!

Le pavillon Pierre-Lassonde du Musée national des beaux-arts du Québec, à Québec
Photo : Radio-Canada / Carl Boivin
Ç’a été ça pendant des années. On ne serait plus capables d’avoir ce rythme-là!
rigole l’artiste, qui a maintenant la cinquantaine.
Cet emploi de jour, c’était au Musée national des beaux-arts du Québec, où ils travaillaient souvent ensemble. On a beaucoup appris là-bas par rapport aux techniques d'éclairage, de montage et de manutention. On a transporté des œuvres qui valaient plusieurs millions!
fait remarquer Pierre Sasseville.
Son comparse ajoute que leur expérience a grandement influencé leur design d’exposition. Rapidement, on ne se contentait pas des murs blancs… Ça nous a marqués.

«L'ascension» de Cooke-Sasseville
Photo : Gracieuseté Cooke-Sasseville / Alexis Bellavance
C’est pour cette raison qu’un visiteur, même un habitué d’une galerie d’art, peut être déboussolé par la façon dont Cooke-Sasseville repense et travestit un espace.
Après avoir placé et déplacé les créations des autres, c’est à leur tour de faire entrer leurs œuvres au musée.
L’ascension, Le petit gâteau d’or, Valeur refuge et Le plus beau jour de ma vie ont maintenant une place dans la collection d’art actuel du MNBAQ.
Quand nos œuvres ont été collectionnées au musée et qu’on les a vues dans l’endroit où l’on avait travaillé, c’est clair que c’était un beau moment. C’est un sentiment de réalisation
, affirme Jean-François.
L’art public
Depuis 1961, la Politique québécoise d'intégration des arts à l'architecture, qu’on appelle aussi la politique du 1 %, permet à des artistes de créer des œuvres destinées à embellir un espace, intérieur ou extérieur.
Cooke-Sasseville s’est rapidement tourné vers ce programme et les concours d’art public. Au départ, ça nous intéressait parce que les budgets n'ont aucune commune mesure avec les budgets avec lesquels on est habitués à travailler pour nos projets personnels
, explique Pierre Sasseville.
Or, la commande d’une œuvre d’art public est bien particulière.

«Le parcours» est situé au parc de la Pointe-aux-Lièvres.
Photo : Radio-Canada / Olivia Laperriere-Roy
Il faut concourir et être sélectionné à la fin d’un processus, tout en respectant leur style artistique. C’est un défi de soumettre une candidature qui saura séduire le jury et qui devra aussi être construite pour résister aux intempéries et au passage du temps.
L’art public, c’est cool, mais c’est un paquet de trouble!
constate Jean-François Cooke lorsqu’il regarde dans le rétroviseur des 20 dernières années.
Ils ont appris, avec l’expérience, à ne pas être trop généreux. Les mauvaises estimations des coûts de transport leur ont déjà joué des tours.
Si la recette gagnante n’est pas connue, le duo sait utiliser les bons ingrédients. Ils ont remporté des concours un peu partout au pays. L’art public est une source de revenus intéressante, beaucoup plus que d'espérer des ventes.

«Dessine-moi une chenille» trône au coeur du parc Bardy. Des élèves de l’école des Jeunes-du-Monde ont participé à la création de l'œuvre d’art.
Photo : Radio-Canada / Tanya Beaumont
Le rapport à l’argent
Cooke-Sasseville est une véritable petite entreprise. La paire génère plusieurs emplois avec ses créations.
Ils se chargent de l’idéation, de la conception et font eux-mêmes certains aspects de la réalisation. Chaque projet est en quelque sorte un prototype puisqu’il ne sera jamais reproduit, donc chaque projet implique des collaborateurs spécifiques et spécialistes des techniques et matériaux utilisés.
Le duo travaille régulièrement avec un ingénieur, des soudeurs, des dessinateurs, un entrepreneur général, des spécialistes en bronze et aluminium coulé, etc.

Un des autoportraits de Cooke-Sasseville
Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy
Les gens sont surpris qu’on ait autant de collaborateurs qu’on doit payer. On est beaucoup dans la gestion, explique Pierre Sasseville. Il y a une espèce de fixation sur l'argent qui circule, l’argent public. Il y avait une perception qu’on roulait sur l’or.
Ce rapport à l’argent est un thème récurrent chez les deux artistes, autant dans leur quotidien que dans leur art.
Avec leur côté baveux, ils ont embrassé à quelques reprises cette idée de richesse. Avec le tableau La réserve de 2012, où l’on voit le duo entouré de liasses de billets de banque, mais surtout avec Le petit gâteau d’or.

«Le petit gâteau d'or» de Cooke-Sasseville
Photo : Gracieuseté Cooke-Sasseville / Étienne Boucher
C’est une drôle d'œuvre parce que quand tu la regardes, tu te dis que c’est aberrant qu’il y ait autant de richesse dans un si petit objet.
Un joaillier avait été embauché pour la confection du grandeur nature, serti de pierres précieuses. Il contient de l’or et de l’argent, des matériaux considérés comme des valeurs refuges en économie.
Il y a une certaine volatilité dans sa valeur en fonction du cours des marchés. C’est quelque chose qui nous amusait dans cette espèce de confusion sur la valeur réelle de l’art
, rigole Sasseville.
En 2002, Cooke-Sasseville a fait l’acquisition d’un atelier en Basse-Ville. Sept ans plus tard, ils l’ont revendu à profit. Après s'être questionnés sur la meilleure façon d’investir cet argent, ils ont entièrement financé cette œuvre avec le gain en capital.
Le petit gâteau d'or a finalement été acheté par le MNBAQ. C’était un bon move!
acquiesce Cooke.
Exposition Contre toute attente à la Manif d’art
En plus de toutes les créations lorsque le duo repense à ces 25 dernières années, c’est surtout l’amitié entre les deux qui n’a fait que se solidifier avec le temps. Même s’ils souhaitent ralentir un peu la cadence afin de se concentrer sur d’autres projets, les dernières semaines n’ont pas été de tout repos.
Manif d’art consacre l’imposante exposition Contre toute attente au quart de siècle du duo. La commissaire Julia Caron Guillemette apporte un éclairage différent sur la pratique des deux hommes.

«Corps gras» se retrouve dans l'exposition «Contre toute attente» à l'Espace Quatre Cents.
Photo : Radio-Canada / Tanya Beaumont
Il n’est pas si simple de se lancer dans une rétrospective de Cooke-Sasseville. Certaines œuvres n’ont pas été entièrement conservées et devront être partiellement recréées.
Le duo a reconstitué des œuvres de plusieurs époques. On a la chance de pouvoir reproduire des œuvres
, se réjouit Cooke, en donnant l’exemple de Corps gras. On avait le cochon, bizarrement conservé, qui est à restaurer. Le poêlon est à refaire.
Le hall est investi d’une œuvre créée exclusivement pour l’occasion.

L'oeuvre «La dernière scène» a été créée à partir des matrices de «La rencontre».
Photo : Radio-Canada / Tanya Beaumont
Jean-François Cooke a une seule déception. Le petit gâteau d’or et L'ascension sont prisonniers de la réserve du Musée national des beaux-arts du Québec en raison des travaux en cours pour la construction de l’Espace Riopel. Ils brilleront par leur absence lors de cette exposition.
N’est-ce pas une douce ironie que deux œuvres brillent par leur absence parce qu’elles sont captives d’un musée? On dirait presque un scénario imaginé par Cooke-Sasseville.
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